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peut-être il portera un jour tout ce qu’il gagne. Quand on croit avec Le Play que la famille a une mission morale, — et la plus haute, puisque la race et la société dépendent d’elle, — on ne doute pas que tous les efforts d’une action sociale féminine ne doivent tout d’abord tendre à sa réorganisation. Dans toutes les familles, qu’elles soient de l’aristocratie, de la bourgeoisie ou du peuple, c’est la femme qui, durant de longues années, tient la place la plus grande. Au foyer, tout vient d’elle et tout se rattache à elle : le charme de l’intérieur comme l’éducation des enfans, l’économie dans le budget domestique comme l’égale humeur du mari. C’était donc aux femmes aisées, conscientes de l’importance de leur rôle, à se rapprocher des classes humbles, et à tâcher, en sauvant les enfans de la mort qui les frappe si souvent dans les premières années, de faire des filles de bonnes ménagères, de bonnes épouses et de bonnes mères, et des garçons des hommes honnêtes.

Par un matin de juin, je m’engageai, en quittant le faubourg Saint-Antoine, dans la rue de Charonne. C’est une rue longue, montante et assez étroite. Les débits de vin y abondent : on en rencontre un presque toutes les trois maisons, et toujours bien achalandé : sur les tables de fer et sur le comptoir de zinc on ne verse que l’absinthe et l’alcool. Les femmes, en cheveux, les pieds traînant dans des savates, un filet à la main, vont aux provisions et bavardent. Les enfans jouent sur la chaussée, amusés et dérangés par un tramway. De temps en temps une maman surgit, les poings sur les hanches, crie, glapit ; l’enfant ne répond pas ou s’en vient d’un pas rancunier ou répond une injure ; la maman hurle, tape, et ramène par l’oreille le gamin. Et tout reprend son cours accoutumé. Les usines et les ateliers se mêlent aux habitations ouvrières. Il y subsistait encore récemment ce couvent des Dames de la Croix où M. Edmond Rostand fait mourir Cyrano de Bergerac, et où Cyrano, en réalité, n’alla jamais que pour rendre visite à la sœur de sa mère : aujourd’hui on achève de le démolir.

Je cherchais dans cette rue où était installée l’Union familiale de Mlle Gahéry. J’ignorais tout de l’Union familiale, et je pensais la trouver établie dans quelque bâtiment confortable. Facilement j’y aurais imaginé électricité, ascenseur, téléphone, et un nombreux personnel. Au numéro 172, j’entrai, comme on me