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celle des Bantous. De cette collaboration il résulte que le seul langage ordinaire, chez ces gens tenus pour inférieurs, est une poésie parlée, où jaillissent de toutes parts les métaphores tendres ou vives. Sans nul doute, cela indique moins une généreuse richesse d’âme qu’une jolie sensibilité superficielle qui ne garde de tout que les reflets entremêlés. Mais dans la perpétuelle paresse où elle vit, cette âme se fixe, s’approfondit, la poésie qui l’effleure y pénètre et s’y incorpore ; il se constitue un fonds imaginatif d’une incomparable ressource dont un beau génie insulindien pourrait un jour profiter.

Aux intonations particulièrement veloutées et enveloppantes de la langue correspond dans l’esprit malgache l’incapacité de dire les choses d’une façon nette et directe. On a vu qu’ils désignent les objets, non par un mot, mais par une périphrase ; de même, ils émettent leur pensée non en l’affirmant dans une formule claire, mais en la sous-entendant. Ils procèdent par allusions, par comparaisons, ils parlent naturellement et quotidiennement par proverbes. C’est par des observations faites d’un œil curieux et malin sur les végétaux, les animaux, les objets usuels, qu’ils expriment des pensées morales s’appliquant aux hommes. Ainsi ils ne disent pas : « Soyez solidaires, » mais : « Un doigt ne suffit pas pour tuer un pou. » Ils ne disent pas : « L’union fait la force, » mais : « Quand les pintades sont en nombre, les chiens ne les mettent pas en déroute. » Ils ne disent pas non plus : « Ayez de la reconnaissance, » mais : « Ne repoussez pas du pied la pirogue sur laquelle vous avez passé l’eau. » Ils ne songeraient pas à conseiller la pudeur, mais ils reconnaissent qu’ « il n’est pas décent d’imiter la grande cruche à eau, dont la tête seule est recouverte, alors que tout le reste du corps est à nu. » Ils ne se sont peut-être pas formulé la philosophie qu’on n’est jamais sûr de rien, mais ils s’avertissent que « les anguilles ne se sont jamais doutées que c’est dans l’eau qu’on les ferait cuire. » Il y a longtemps que pour se méfier des paroles habiles qui ont toujours une mystérieuse intention, ils se sont aperçus que « l’on voit comme le chien s’assoit, on ne sait pas comment il met sa queue. » Ils mettent de la politesse à appeler le bavard « celui qui est comme le coq qui chante même la nuit, » le pique-assiettes « celui qui s’avance comme une pirogue abandonnée. » Il faut voir là une façon douce ou plaisante, courtoise, pour cette race délicate par indolence et aussi par scepticisme,