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volontaire d’une besogne régulière. Le Malgache a une notion trop foncière de la légèreté de la vie pour vouloir la surcharger du poids de la tâche fatigante. A peine drapé dans un lamba qui flotte, l’esprit vide de soucis absorbans, le cœur exempt de passions tenaces, il aime à s’éprouver essentiellement libre, maître de ses fantaisies, goûtant l’existence en artiste au lieu de la subir comme une condamnation. Il n’est pas indispensable de se donner du mal pour avoir le bonheur : au contraire, car ce qui constitue le bonheur, c’est précisément le repos, l’immobilité, le « petraka, » le doux abandon au temps qui passe. « Reposons-nous, — dit le proverbe, — le temps ne nous manque pas, » conception d’un peuple qui est particulièrement fataliste par alanguissement. La conscience du temps, de son empire, de son éternité, a frappé ces êtres d’une sorte d’impuissance au travail. Aussi ce sentiment de défiance, que nous avons constaté envers l’amitié et l’amour, le Malgache l’éprouve-t-il, d’une façon générale, envers les charges de la vie de société, en laquelle il ne croit pas assez pour lui accorder le crédit d’une longue série d’efforts. Il est inutile d’en faire, car tout ce qui est pris de force est dangereux et se tourne en malheur. Avec la vie il faut être soumis et adroit, ne pas vouloir agir en maître, mais l’aimer en ami, d’une amitié légère à porter, qui traîne en patience et en insouciance. N’étant point fait de travail, le bonheur n’est pas l’œuvre de l’homme, mais le lent tissage de la vie sur le métier du temps qui est bien pour eux comme une rabane que les femmes déroulent mollement : « Puissent nos jours ressembler à un beau tissu d’argent et de soie ! » formule un vœu betsileo.

L’indolente joie de vivre se célèbre fréquemment, à tout propos : la moindre réunion divague bientôt en fête ; les oisifs sont innombrables, toujours prêts à rallier aux premiers grincemens du violon de bambou, aux battemens du tambour. L’idée de rassemblement pour le Madécasse se confond étroitement avec celle d’amusement : il n’y a pas de réunion triste ; la joie est l’exhalaison et comme l’odeur même, grossière et alcoolique, des groupemens toujours tumultueux, bavards et débraillés. C’est ainsi que l’enterrement ne se distingue pas d’une naissance, le mariage d’un retournement-de-cadavre : les mêmes bourdonnemens de musique font tourner les mêmes rondes qu’enlacent les mêmes guirlandes de chansons nasillardes. Toujours, une joie plus