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lequel il ne semblait pas qu’il eût rien de commun. La même fortune n’est échue ni à Pierre Saliat, le traducteur d’Hérodote, qui ne manque pourtant pas de quelques qualités, ni à Blaise de Vigenère, le traducteur de Tite-Live et de Tacite, que les contemporains, ou du moins quelques contemporains, affectaient de comparer ou de préférer à Amyot.

Rappelons encore que, Jean-Jacques Rousseau sera plein de Plutarque, et précisément du Plutarque d’Amyot, dans lequel son enfance d’autodidacte aura presque appris à lire. Si l’on retranchait de ses connaissances sur l’antiquité ce que l’auteur de l’Emile et du Contrat social en doit à Plutarque, il resterait assez peu de chose. Et ce qui est vrai de Jean-Jacques Rousseau, de combien de gens ne doit-il pas l’être, qui n’ont pas écrit, mais qui, dès qu’il a paru, se sont, à travers Plutarque, reconnus et retrouvés en lui ? Tels sont, entre autres, et depuis Rousseau, la plupart des « hommes de la Révolution. » L’idée que se font de l’antiquité, Camille Desmoulins, par exemple, ou encore Mme Roland, c’est l’idée qui se dégage de la lecture des Vies Parallèles. Et ici, nous avons cru devoir attendre jusqu’à présent pour le dire, nous touchons la borne du « génie » de Plutarque. C’est un « historien de cabinet, » et, sans doute, beaucoup d’historiens ne sont que des historiens de cabinet, mais beaucoup d’entre eux aussi, quoique n’étant pas César, ont du moins, comme Tacite, passé par les affaires, manié les hommes et mesuré la résistance des choses. Il en résulte, dans leurs histoires, un arrière-fond de réalité qui manque dans les récits de cet honnête bourgeois de Chéronée que fut Plutarque, et ce serait leur juste revanche, si d’ailleurs le lecteur ordinaire ne se souciait assez peu de ce genre d’exactitude. Il est fâcheux qu’il ne s’en soucie point davantage, parce qu’on croit alors comprendre les « raisons » des choses, tandis qu’on n’a saisi que les apparences souvent superficielles, et c’est ce qui est arrivé aux « hommes de la Révolution. » S’ils n’ont pas connu l’antiquité, c’est que la plupart d’entre eux ne l’avaient apprise que dans Plutarque. Plutarque étant indubitablement un « ancien, » ils ont cru connaître cette antiquité, puisqu’ils le connaissaient. Nous n’avons pas du reste à insister sur ce point, ni à montrer comment, au XVIIIe siècle, on pouvait élargir, préciser et surtout approfondir la connaissance de l’antiquité telle que nous l’offrait le Plutarque d’Amyot. On connaissait