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Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 38.djvu/320

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principe : en vous enlevant toute autorité, la Pragmatique a détruit tout droit et toute loi… »

Ces termes sont tels qu’on pourrait réellement croire à une mystification grandiose, surtout si l’on songe que, lorsque ce prince retors et d’ailleurs éminent mourut vingt ans après, la Pragmatique était encore en vigueur.

En réalité, il y eut dans le geste imprévu de Louis XI autre chose que l’acte d’un politique astucieux qui se plaît à jouer son monde. Il était sincèrement pieux, et même superstitieux. La mort du roi Charles avait suivi de si près la lettre accusatrice du pape Pie II qu’il pouvait voir là un signe certain de la colère du ciel. Par surcroît, il était, on le sait, brouillé à mort avec son père et haïssait ses conseillers : il était visiblement porté à démolir l’œuvre du dernier règne et à en congédier durement les artisans. Jeune encore, il n’avait peut-être pas compris ce qu’il y avait derrière cette soumission apparente de Charles aux volontés du clergé gallican. Ce qu’il avait retenu de l’assemblée de Bourges à laquelle, adolescent, il avait assisté, c’est que de hauts prélats très fastueux s’étaient levés et avaient parlé de façon très hautaine au Pape, mais parfois aussi sans ménagement au Roi. Son esprit foncièrement autoritaire, — atrocement, pourrait-on dire en se remémorant les événemens de son règne, — avait souffert de ce spectacle. Il ne voulait pas être « le bras droit » de ces gens-là.

Cette main musclée dans sa maigreur allait garrotter le royaume : grands feudataires de Bourgogne, de Bretagne, d’Anjou, de Provence, Bourbonnais et petits seigneurs dans leurs châteaux forts, bourgeois des villes, conseillers des parlemens, « escholiers » des universités, princes du sang rebelles et ministres indociles, tous allaient se sentir serrés, étouffés, étranglés, broyés vingt ans dans ces doigts de fer. Tout ce qui faisait obstacle à la couronne, privilèges et droits, libertés et abus, ligues et corporations, tout serait balayé. Tout ce qui était aristocratie, nobles à droits régaliens ou parlementaires à remontrances, gros seigneurs de la finance, chefs de maisons, chefs de groupes, chefs de corps, tout devait être abaissé, sinon supprimé. Le Roi seul doit élever la tête : il y avait dans les mains de ce jeune prince la baguette avec laquelle Tarquin fauchait les pavots.

Pourquoi l’aristocratie cléricale échapperait-elle, seule dans le royaume ? Ils ont parlé trop haut, parfois, ces grands seigneurs