Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 38.djvu/232

Cette page n’a pas encore été corrigée


[Étaient-ils menacés de la servitude ? Ils pouvaient redescendre de la montagne, retrouver leurs camps dans le désert, et revoir le terrible Sina où la loi leur fut donnée au bruit de la foudre [1].]

Moïse est-il ainsi parvenu au but qu’il s’était proposé ? à créer une espèce de peuple éternel dont aucune révolution de la terre ne pût altérer les mœurs ? Princes, jugez-en vous-mêmes…


Ce développement, si remarquable qu’il fût en lui-même, formait évidemment longueur. Chateaubriand l’a sacrifié, ou plutôt il l’a condensé en dix lignes. Il a fait de même pour les considérations qui suivent, et qui sont celles qu’il a définitivement placées dans l’Itinéraire, — l’Itinéraire ayant paru après les Martyrs, il aurait pu ne pas les faire figurer dans le second ouvrage. — Quant à l’extrait du Génie, outre qu’il faisait longueur lui aussi, il n’est pas étonnant qu’au dernier moment, Chateaubriand ait reculé devant ce trop commode « remploi. »


Ainsi donc, — et c’est la conclusion qui ressort de ces rapides observations, — si les deux fragmens qui nous ont été conservés du manuscrit des Martyrs ne nous apprennent pas tout ce que notre curiosité voudrait savoir sur l’écrivain et sur son œuvre, ils nous renseignent cependant sur ses tendances d’esprit et sur son idéal d’art. Naturellement porté aux longs développemens, aux minuties du détail, aux morceaux de bravoure, aux couleurs voyantes et chatoyantes, sinon même aux joliesses et aux bigarrures, enclin d’autre part à l’étalage d’une personnalité quelque peu morbide et d’une sensualité quelque peu déplaisante, mais sachant d’ailleurs, de par son éducation et sa culture classiques, tout le prix de la concision, de la simplicité, de la propriété d’expression, de la justesse et de l’harmonie des lignes, et de ce que les anciens rhéteurs appelaient si bien la « convenance, » Chateaubriand s’est courageusement appliqué à réagir contre son propre tempérament, contre une partie de lui-même. Son goût est devenu plus sévère et plus pur ; son « romantisme » de pensée et de forme s’est peu à peu assagi ; et, sans rien perdre de ses qualités natives, il s’est efforcé, ce qui est le propre du grand écrivain, de les incorporer au commun patrimoine, et d’en enrichir, sans la rompre, notre souple et vivante tradition littéraire.


VICTOR GIRAUD.

  1. Ce passage entre crochets a été barré de la main de Chateaubriand.