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très libre et comme éperdu, couronne la scène d’amour et semble tracer très haut, dans un ciel nocturne, des arabesques de feu.

Cette musique, avons-nous dit, n’est pas nôtre. Mais elle arrive à le devenir. Et il fallait justement un musicien tel que M. Bourgault-Ducoudray, pour la ramener, pour la rapporter à nous, pour la faire entrer ou rentrer, frémissante et cependant soumise, non pas certes dans les formules, ni même dans les formes, mais dans l’ordre ou dans le cercle de notre art. En ce second tableau de Thamara, tout est original sans que rien soit excentrique, et l’exotisme des élémens premiers ne fait que renouveler, que rajeunir ici, bien loin de l’y ruiner, l’état ou la condition générale de la musique pure.

Ce même exotisme, qui s’annonçait au premier acte de Thamara, qui triomphe au second, s’atténue au dernier, mais y jette encore une suprême lueur. Au lamento funèbre et triomphal de Thamara, comme tout à l’heure à l’amoureux vocero de Noureddin, l’exotisme prête son coloris étrange. Le rythme, en mouvement de marche, est strictement classique, avec un soupçon peut-être de banalité. Mais ce qui n’est rien moins que banal, c’est l’allure de la mélodie, incertaine et trébuchante ; c’est la façon dont elle tombe et se relève à chaque pas, dont elle hésite et se partage entre des modes divers ; c’est l’écart ou la restriction d’un intervalle, une cadence que nous n’attendions pas et qui nous ravit.

Tout cela, qu’on y prenne bien garde, n’est pas autre chose que l’introduction, dans notre art, d’élémens originaux et précieux. Sous des figures sonores qui n’ont de local et de singulier que l’apparence, ou plutôt par ces figures mêmes, c’est une expression très neuve et très vive de l’universelle sensibilité.

Voilà pour quelles raisons, parmi les œuvres de l’école française en ces quinze dernières années, la Thamara de M. Bourgault-Ducoudray mérite un rang beaucoup plus qu’honorable. Il serait fâcheux que le goût public hésitât encore une fois à l’y placer et à l’y maintenir.


CAMILLE BELLAIGUE.