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Chrysanthème : C’est à Yeddo, près du palais du Mikado, on trouverait aisément, comme à l’esquisse de fugue de Madame Butterfly (mais avec une tout autre valeur de pure musique), l’allure et la physionomie japonaise.

Comment, — puisque nous revenons à lui, — comment le musicien d’Italie n’a-t-il pas hésité, sinon devant l’ensemble du sujet, au moins devant certains détails, déjà rendus, avec tant de finesse, par son confrère de France ! Que ne s’est-il épargné la comparaison, — pour lui fâcheuse, — entre deux prières, que, dans les deux pièces, au même moment, deux dames, qui se ressemblent, adressent aux mêmes dieux ! Des deux « orantes » nipponnes, l’une est Sousouki, la suivante de Mme Butterfly. L’autre est la fameuse Madame Prune, et c’est un petit chef-d’œuvre que son oraison. Chef-d’œuvre de poésie musicale, ou de poésie par la musique, par une musique de méditation, de mélancolie et de rêve ; chef-d’œuvre, — à la fin, au moment de la chute, — de comique musical aussi, où l’esprit ne consiste pas, comme parfois il arrive, seulement dans les sons, mais dans un amusant contraste entre les sons et les mots que les sons accompagnent et que, loin de les traduire, ils démentent spirituellement.

Je sais bien qu’il n’y a là rien d’exactement japonais ; mais dans cette psalmodie monotone et comme hiératique, à demi sérieuse et plaisante à demi, dans l’ondoyante symphonie qui l’accompagne, dans cet orchestre tout à fait grave, lui, rêveur, et par momens passionné, il y a, — je le sens mieux que je ne saurais le définir, — il y a ce quelque chose d’étrange, de lointain et de mystérieux dont l’exotisme est fait.

L’exotisme, léger ici, prend ailleurs, en deux scènes tout à fait magistrales, une singulière intensité. Je parle d’abord du prologue, et puis du commencement du troisième acte (le retour de Pierre dans le jardin de Chrysanthème). Là, véritablement, on peut dire que la poésie d’un Loti a trouvé sa musique et que la forme sonore s’est égalée, en originalité comme en puissance, à la vision et à la pensée, ou au sentiment.

Les navires en général, honnis la nef tragique et wagnérienne qui porte les amans de Cornouailles, ont assez mal inspiré les compositeurs d’opéras. Le musicien d’Haydée naguère, ensuite celui de l’Africaine, hier encore celui d’Ariane, ont tous les trois, — passez-nous l’expression, — manqué le bateau. M. Messager, au contraire, a su le prendre. C’est un beau paysage, c’en est même plus d’un, que le prologue de Madame Chrysanthème. Entre l’Océan paisible, — ou