Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 38.djvu/207

Cette page n’a pas encore été corrigée


Oui, d’autres, en ces lieux que notre âme revêt
Maintenant de sa jeune et vive fantaisie,
Penseront, effleurés d’un vent de poésie :
C’est ici qu’autrefois un couple humain rêvait.

Et notre courte vie, encor plus exiguë
Quand tous ses jours seront à jamais réunis,
Semblera s’abîmer en de tels infinis
Qu’on ne saura plus bien si nous l’aurons vécue…

Les ans mêmes qui sont notre avenir, les ans
Où, tandis que s’éteint derrière nous l’enfance,
Avides, nous mettons tant de choses d’avance,
Seront réduits alors au même point du temps.

Déjà nous sommes morts un peu. L’on doit descendre
Pour trouver les vieux murs écroulés sous les fleurs :
Ainsi, quand nous plongeons dans l’ombre de nos cœurs,
Nous trouvons sous la vie un passé plein de cendre.

Mais lorsque seront joints, plus tard, nos jours divers,
Leur somme apparaîtra si restreinte et si grise
Que l’on dira, sans doute, en un cri de surprise :
Pourquoi ces morts ont-ils passé dans l’univers ?


Pourtant il soufflera le même vent sonore,
Le soir, sur ces gazons que nos pas ont froissés ;
Et des couples pareils songeront enlacés,
Et les soleils couchans s’empourpreront encore.

Il croîtra dans ces prés des saules et des ifs,
Et des chemins là-bas monteront la colline,
Et devant Rome, vieille et toujours sibylline,
Des poètes auront aux yeux des pleurs furtifs.

D’autres hommes, pareils à ceux-là que nous sommes,
Vivront, que nous pouvons sans peine imaginer ;
Des bouviers toucheront leurs bœufs lents pour tourner,
Et ce sera la terre, et ce seront les hommes…