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Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 38.djvu/200

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sous un autre ciel, aurait pu donner à la poésie une puissance que la naissante démocratie américaine a réservée pour les seules préoccupations sociales. « En mai, quand les vents de mer traversent nos solitudes, j’ai trouvé dans les bois la fraîche Rho-dora. Elle étalait ses fleurs dans un recoin humide pour réjouir le désert et le ruisseau assoupi. Les pétales de pourpre effeuillés sur la surface de l’eau égayaient de leur beauté les profondeurs noires. Ici l’oiseau cardinal pouvait venir pour rafraîchir ses plumes et courtiser la fleur qui éclipse son éclat. Rhodora, si les sages te demandent pourquoi ton charme est perdu sur la terre et dans le ciel, dis-leur, chère, que si les yeux sont faits pourvoir, la beauté est sa fin à soi-même. Pourquoi étais-tu là, ô rivale de la rose ? Je n’ai pas songé à le demander, et je ne l’ai pas su ; mais, dans la simplicité de mon ignorance, je suppose que la même Puissance qui m’a amené ici, toi aussi t’y a amenée. »

Walt Whitman naquit en 1819, entre les États du Nord et ceux du Sud, dans cette région médiane du pays où le mélange des races a fondu les apports étrangers, atténué ce qu’ils présentent de trop caractéristique et façonné avec eux un type composite qui, certainement, est américain. Dans ces conditions, Whitman apparaît moins comme le rejeton d’une famille particulière que comme l’enfant de tout un pays dont la prospérité croissante, la fraîcheur d’émotions, les espérances illimitées l’ont marqué du sceau d’un optimisme triomphant. Cette ardeur éclate, en bouleversant tous les préjugés, dans un lyrisme qui célèbre l’univers entier, les êtres et les choses : « Pour le bien et pour le mal, je permets à la nature de parler sans frein avec son intensité originelle. » Après des années de lutte pour la vie, puis pour la liberté, on goûtait enfin une trêve à ce double combat. Whitman, à la faveur de ces circonstances heureuses, allait devenir un pionnier d’une espèce nouvelle : il partait à la découverte de l’homme, de l’humanité, surtout de soi-même. « Je ferai jaillir l’égotisme, je montrerai qu’il déborde de tout : je serai le poète du moi personnel. » De la piste qu’il se fraye par son propre effort sur un terrain resté jusque-là en friche, Whitman envoie ses vers comme des messages, sans suspendre un instant sa marche. Il s’est débarrassé de toute influence qui aurait pu entraver sa route, sa trouée en avant. Il est arrogant, il se suffit, il se sent unique. « Pourquoi prierais-je ? Pourquoi