Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 38.djvu/196

Cette page n’a pas encore été corrigée


craignent de découvrir du scandale. Tout cela vraiment ne signifie rien. Un seul fait compte : ce fut la passion qui acheva de former le talent, par ailleurs incomplet, de Poë.

Or, cette passion qui se manifeste ici, avec des éclats inconnus de ceux qui, au nom d’une doctrine, refusent de faire à la sensibilité sa part, cette passion qui est l’âme de la poésie d’Edgar Poë, n’échappe pas avec lui à la mélancolie désespérée des rimes du Nord. On chercherait en vain une page de joie dans tout ce qu’il a écrit. Ses vers lyriques ne disent pas la possession mais la perte ; son souvenir, sans tressaillement de bonheur, n’est qu’une réminiscence tragique. Les incohérences de sa vie, sa pauvreté, ses mœurs, avaient fait de lui une cible aux calomnies et un objet de dégoût pour une société qui, dit-il, « regarde la misère comme un crime. » Pourtant le regret amer, que le poète crie dans Ulalume, le Corbeau, Annabel Lee, n’est pas la rancune d’une âme révoltée contre son destin ; on y touche la substance même d’un cerveau à la torture, passionné pour l’oubli, impuissant pour la joie.

Pour Annie est le mot de gratitude prononcé par un homme mort, après que « la fièvre nommée vie » est tombée à la fin, quand il peut se reposer content, l’esprit libéré des supplices anciens. « Il est étendu heureux, baignant dans le rêve de la fidélité et de la beauté d’Annie, plongé dans le bain des tresses d’Annie, sûr de son amour, tendrement endormi au paradis de sa poitrine. La lamentation et le gémissement, le râle et le sanglot sont apaisés maintenant ; apaisé avec eux, cet horrible battement du cœur. Ah ! cet horrible, horrible battement ! La maladie, la nausée, la douleur impitoyable ont cessé avec la fièvre qui affolait, qui consumait son cerveau. » Annabel Lee est la ballade d’une jeune fille qui vivait dans un royaume au bord de la mer. « J’étais un enfant et elle était une enfant, mais nous nous aimions d’un amour qui était plus que de l’amour, moi et ma petite Annabel Lee, avec un tel amour que les séraphins ailés dans le ciel nous enviaient elle et moi. Ils n’étaient pas, moitié si heureux dans le paradis, non ! Et c’est pourquoi une nuit le vent est venu des nuages, c’est pour cela qu’il l’a glacée, qu’il l’a tuée, ma petite Annabel Lee ! »

Le Corbeau (The Raven), écrit dans une langue superbe, avec un parti pris de répétitions qui semblent couper, comme d’un glas de cloche, l’histoire angoissante des tourmens du