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Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 38.djvu/190

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Au lendemain du jour où il avait publié Thanatopsis, Inscription pour le portail d’une forêt et la Fontaine, Bryant décida d’exercer la profession d’avocat. Dix ans après, on le trouve à New-York, directeur du journal l’Evening Post. Le milieu de sa vie appartient à la politique et aux débats de l’actualité. Sa muse, indulgente lui donne le loisir d’amasser une grosse fortune. Dans tout cela, vie ou vers, pas un élan de passion ou de tendresse, pas un cri irrésistible d’angoisse ou de joie. Seule la nature et ses spectacles eurent le pouvoir d’arracher cet esprit pondéré à ses occupations ordinaires et de l’inspirer. Les descriptions de la terre américaine que Bryant a laissées sont les meilleures qu’on ait écrites dans le Nouveau Monde. C’est le pays lui-même avec son immensité, la solitude de l’Ouest, l’étendue de sa prairie, la force démesurée de ses eaux géantes, la fatalité capricieuse de ses vents et de ses orages, qui vit dans l’œuvre du poète : l’Hudson, la Prairie, l’Hurrican, l’Orage de neige. C’est, d’autre part, l’âme des premiers pionniers qui s’attriste et s’épouvante dans des vers comme la Chute d’eau, la Mort et la Fleur, la Gentiane, l’Hymne de la Forêt.

Malheureusement, ces premières productions ne trouvèrent pour se produire qu’un moule de banalité. Si elles avaient eu la chance de s’essayer dans des formes et des métriques hésitantes, comme durent en improviser ailleurs un Chaucer et un Charles d’Orléans, il y aurait eu harmonie entre la pensée de ces pionniers et l’expression par où ils la traduisaient. Au contraire les jeunes Américains, dont les sentimens se précisaient à peine, n’avaient à leur disposition d’autre truchement qu’une langue portée à son point de perfection par des chefs-d’œuvre déjà produits. Cette anomalie, peut-être unique dans l’histoire littéraire, a pesé d’un poids fâcheux sur des poètes de culture supérieure dont l’originalité perdit à n’être point obligée de se façonner une langue personnelle.


IV

Whittier et Bryant étaient d’origine anglo-puritaine. Entre eux et les poètes américains qu’on allait voir sortir d’une société en formation, se place un groupe de Bostoniens qui firent effort pour propager dans les Etats-Unis la culture anglo-saxonne. Le plus illustre est Longfellow.