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prématurément flétrie par cette usure que le poète lui-même baptisa « la fièvre nommée vie ! » L’intensité du regard est mise, ici, dans un cruel effet par des lignes de souffrance : elles appellent l’attention comme un cri d’angoisse, jailli au milieu des sourires indulgens de personnes mûres.


I

Pour comprendre ce qu’il y a de caractéristique dans la versification américaine, il est nécessaire de faire un retour vers les conditions de la vie et de la société, telles que, hostiles à toute beauté, à tout idéal de poésie, elles se manifestèrent dans la Nouvelle-Angle terre.

Ce fut en 1620 qu’un premier bateau de pèlerins toucha la côte d’outre-mer, en un point auquel les immigrans donnèrent le nom de Plymouth. Comme si le hasard s’était fait le complice du vertige de pénitence que ces étrangers apportaient dans leurs âmes, il se trouva que des orages les avaient poussés au Nord de leur route, vers une région dont le climat, cruellement instable, compliquait leur effort de pionniers. Ils étaient une poignée d’hommes, une centaine environ ; ils se virent cernés par les Indiens, condamnés à l’usage exclusif du poisson et du gibier, privés de lait, de viande domestique, de pain. Deux premières années de lutte les éprouvèrent au point que des amis, venus d’Angleterre pour les rejoindre, eurent de la peine à les reconnaître. Ces recrues, — dont le nombre atteignit bientôt quelques milliers, — modifièrent dans une certaine mesure l’ascétisme du milieu où ils allaient se mouvoir. Aussi, dès 1634, on voit les Puritains d’Amérique légiférer contre les tendances nouvelles. La Cour Suprême promulgue un édit qui défend, sous peine d’amende, « d’interrompre les jours de travail, de s’adonner aux fêtes, de célébrer par des réjouissances Noël et les autres anniversaires, ainsi que cela est d’usage dans d’autres pays, pour le plus grand déshonneur de Dieu et scandale du prochain. » On ordonne que « personne ne pourra fabriquer ni vendre aucun vêtement qui soit rehaussé de dentelle ou de galon d’or ; que personne ne pourra porter des capes brodées, des ceintures dorées ou argentées, des manches trop larges ni de crevés ; qu’aucune robe ne pourra être taillée avec des manches si courtes que la nudité du bras apparaisse. » Cette dernière