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Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 38.djvu/176

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matin, à trois heures, par une froide nuit d’hiver, il vint « pour l’adieu. » Il s’agenouilla, profondément ému, trop bouleversé pour prononcer une parole. Ils étaient là, face à face, se regardant, se pénétrant mieux que jamais, se comprenant. Leur chagrin était différent, semblable cependant. Le visage de notre père, « buriné à grands traits, » s’éclaira d’une flamme où son cœur sembla briller, plus doux, plein d’amour. Ils se quittèrent ainsi : entre eux tout finissait ; la vision humaine, c’était le passé. Tremblant, étouffant ses sanglots, mon frère sortit de la maison qui, elle aussi, resta dans un morne silence.

Après, je regardais son appartement abandonné, ses livres, son piano ouvert, sa pendule marquant le temps… Tout cela gardait l’empreinte désolée de l’absence. Ses départs laissaient toujours en nous une trace profonde, mais celui-ci fut quelque chose de plus douloureux encore. Après cette séparation, aucun rayon de soleil ne glissa sur nous, pas une lueur dans ce sombre hiver des cœurs attristés.

Il avait été convenu que, dans ses lettres, il ne parlerait pas de ses sollicitudes filiales, afin que lecture pût en être faite à mon père.

A M. Henri H. de L

Mon Henri,

Je suis parti satisfait de mon commandement. J’avais pour me rendre à destination un bateau à voiles, et tu sais que je suis mangeur d’écoutes un brin. Tous ceux qui étaient venus ici avant moi m’avaient dit que la Topaze était un joli bateau.

En arrivant, j’ai effectivement trouvé une magnifique goélette de 33 mètres de long, carrée devant, des formes ravissantes. Mon appartement est fort bien et je m’y trouve à l’aise ; j’y ai fait apporter un piano, des livres, — les photographies des miens, en un mot, tout ce qui peut donner un semblant d’intérieur, d’intimité. N’ayant jamais commandé, je me sens « chez moi, » ce qui n’est pas pour déplaire aux marins.

J’ai pris le commandement et suis content de mon équipage. Tout va donc bien jusqu’à présent.

Le gouverneur de C… et sa femme sont d’une grande affabilité pour nous. Je dis « nous, » car mon ami de F… commande aussi un aviso et j’ai du bonheur de l’avoir rencontré.


Il demandait que ces lettres officielles nous fussent envoyées. Celles qu’il m’écrivait étaient d’un tout autre ton.