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Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 38.djvu/175

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Il partit au moment où son ami rêvait à une plus paisible destinée. M. H. de L… se mariait. « Sois heureux, lui dit-il en le quittant, toujours heureux ; moi, c’est fini. »

A M. Henri H. de L

Ecris-moi, mon Henri. Parle-moi de ton fils, de ce fils qui vient de naître. Quelle bonne et forte chose que l’amitié pour qu’elle empêche toute idée d’envie de ternir en moi la pensée de ton bonheur. Je suis bien, bien heureux de savoir que les grandes joies que je ne connais pas, mais que je comprends, t’arrivent, à toi.

Tes bonheurs deviennent pour moi les seuls. Mon père souffre. Cette guerre de 70 l’a tué. En Italie son corps fut brisé, ici l’âme. On ne se relève pas après.

Je me juge, je ne pourrais pas rester plus longtemps loin des miens. Ecris-moi plus souvent. C’est l’ami et le médecin que je demande ; si l’un peut être sûr d’être pardonné s’il ne vient pas à mon appel, l’autre a le devoir de venir et il viendra.

A toi, ami, mes deux mains. Allons, viens donc m’écrire, paresseux.


VII

Lorsque mon frère revint, sa présence donna d’ineffables joies à mon père. « Je craignais, lui dit-il, de mourir avant ton retour. »

Je les ai vus tous deux se promener dans les grandes allées du jardin ; ils se parlaient ainsi que se parlent deux amis, des causeries cœur à cœur, très fréquentes et douces. Ils se disaient tout bas de ces paroles particulièrement aimantes ; il arrive ainsi que l’âge intervertit les situations, que les plus jeunes aiment davantage à mesure qu’ils doivent préserver, protéger la vie des aînés dont les jours menacés semblent plus précieux et plus chers encore. Les tendresses d’une nature impérieuse ont un inexprimable attrait : Robert en avait d’exquises ; — pendant ce rapide congé de deux mois demandé pour voir son père une dernière fois, il se révéla tout autre encore, infiniment touchant dans sa gaîté voulue, puis il partit de nouveau.

Il eut un beau commandement et l’apprit sans joie : « l’attrait des ailleurs » était passé. Mais j’espérais néanmoins que la mer à laquelle il s’était donné aurait pour lui des compensations. L’ordre de départ qui l’enlevait à notre tendresse devait mettre entre son père et lui l’incommensurable distance qui sépare les morts des vivans. Un