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Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 38.djvu/156

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Sa constitution ou plus exactement son être physique se transformait. Les brises et les embruns de la mer avaient donné à son visage un ton viril, une mâle vigueur. Ces belles années marquaient en force toute sa personne [1]. Sans avoir une nature d’exception, Le Brieux était doué de capacités qui pouvaient aider singulièrement sa position d’officier de marine : le vouloir, la résolution, l’initiative, le sang-froid nécessaires à celui qui doit commander. On l’a vu courageux jusqu’à la témérité, résolu, enthousiaste et dévoué à ceux qu’il aimait, malgré une certaine réserve. Une réelle élévation de goût le distinguait ; une culture d’esprit suffisante lui donnait de vraies satisfactions ; artiste, il le fut dans le sens qui rend l’homme défiant de soi. « Le talent, dit Buffon, n’est qu’une grande aptitude à la patience, » et je dois reconnaître que cette aptitude lui manquait totalement. Mécontent et colère, il jetait brosses et couleurs, lacérant ses toiles, déchirant ses fusains ; à peine si, au retour des voyages, nous trouvions dans ses portefeuilles quelques aquarelles sauvées du sacrifice. Je le vis en terminer une, cherchant la perfection, afin de la rendre digne des yeux qui la devaient regarder [2].

Pendant ses congés il se promenait beaucoup, de préférence dans les bois, où il trouvait des effets à saisir, à reproduire. Un après-midi, son chevalet installé, il peignait avec joie, sans souci de ce qui se passait autour de lui ; soudain une voix prononce : « Ces arbres sont bons, mais pas le ciel. »

Violent, irrité, d’un coup de pied il bouscule son établissement jette sa cigarette et, farouche, se tournant vers l’inconnu, l’œil en feu : De quel droit ? — Hé, hé ! du droit de Corot, lui fut-il doucement répondu. La bonne figure du grand artiste s’éclaira d’un sourire et tout finit par une embrassade « dont je fus singulière ment heureux, et fier, ému surtout. »

Tel est le début de relations précieuses et chères au marin. Invité par Corot, il allait peindre à côté de lui, préférant ces heures aux réceptions du mercredi, rue Paradis-Poissonnière. « Je ne sais pas de probité plus réelle, d’artiste plus sincère, d’homme aussi modeste. » Le maître et l’élève s’entendaient fort bien. « Tout de même, il ne faut pas lui marcher sur le pied, il a du sang dans les veines, ça bout. »

Très agissant, il se créait des ressources en mer comme sur terre : passionné pour la musique, il apprenait les notes à ses matelots.


Je m’occupe d’eux, intéressans, doux et rudes à la fois ;

  1. C’est à cette époque qu’il fut présenté à George Sand.
  2. Vue de Tamatave ou de Tananarive. Il semble que cette dernière ville, assez éloignée de la mer, n’ait pas été souvent occupée par les officiers de marine.