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goût n’est pas difficile, qui satisfont comme ils peuvent un besoin presque physique de se détendre et de rire. Mais, aussi, du temps même d’Estienne, il faut le redire, c’était de ces propos que l’on ne fixait plus sur le papier, et il faut convenir que l’Apologie pour Hérodote ne contient guère que de ces propos.

L’intérêt de l’ouvrage est cependant quelque part, et on ne l’a pas lu sans en avoir des raisons. En voici la principale : s’il est une « charge à fond » contre l’Eglise, il en est une surtout contre Rome, ou encore, d’une manière plus générale contre le romanisme ou l’italianisme, et là même est en quelque sorte l’explication de l’œuvre entière d’Henri Estienne. Son amour du grec lui a inspiré la haine violente de l’italianisme, et c’est par là que l’Apologie pour Hérodote et le traité de la Précellence du langage français partent bien de la même main. Nous avons vu, chemin faisant, quelle influence exerçaient alors chez nous les exemples italiens. Ils l’exerçaient plus particulièrement chez ces courtisans qu’Henri Estienne avait en horreur, mais ils l’exerçaient aussi sur les « gens de lettres, » et nous l’avons vu en étudiant la Pléiade. Cet engouement allait-il durer ? Qu’est-ce que les Italiens avaient de plus que nous ?

Henri Estienne empruntait à Tacite et reproduisait tout au long le discours déjà classique de Cerealis, neque ego facundiam exercui ; il mettait ‘en regard la traduction italienne qu’en a donnée Giorgio Dati ; puis, celle qu’en venait de donner un de nos bons traducteurs, Blaise de Vigenère, et il ajoutait :


Je ne veux pas avertir les lecteurs de prendre garde en cette harangue combien est viril le son de ces paroles françaises, et combien est mal celui des italiennes, à comparaison, comment les françaises semblent aller autant de raideur, que les autres aller lâchement, ni aussi de considérer autres belles choses qui concernent la gravité (car je m’assure que d’eux-mêmes ils y prendront garde, vu que c’est le point duquel il s’agit maintenant) mais bien les avertirai-je ici d’une chose, de laquelle peut-être ils ne s’aviseraient pas, c’est qu’ils considèrent comme en passant, combien approche notre langue de la brièveté d’un auteur qui a parlé plus, ou pour le moins autant brièvement qu’aucun autre de tous les Latins, combien au contraire l’italienne en est éloignée, et combien on y voit de paroles perdues, sans lesquelles toutefois (qui est la grand’pitié) elle pourrait sembler être contrainte.


Mais si la langue italienne n’a donc rien de plus que la nôtre, et non seulement en prose, mais en vers ; si la supériorité, par