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Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 38.djvu/135

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« Mettez-vous bien en tête, mon cher comte, que depuis trois siècles, il y a en Europe une puissance qui ne dort jamais, et qui, sous une forme ou sous une autre, ne cesse de prêcher la doctrine suivante : Toute société quelconque ne peut être gouvernée que parce qu’elle veut l’être, et il est impossible qu’une société quelconque ait cédé et voulu céder le droit de nuire ; donc, dès qu’un chef abuse de sa puissance qui est une pure concession, on peut lui résister, le juger et le déposer. Comment faire signer cela au roi de France ? Comment ? Rien de si aisé ; il n’y a qu’à changer les termes et à mêler l’erreur, par un artifice très simple, à la prérogative royale. Alors, la souveraineté n’entend plus rien, ne voit plus rien, ne comprend plus rien ; elle est prise par l’esprit de vertige et d’erreur, et c’est à elle à y penser auparavant.

« C’est ce qui arriva en 1682. Ce tripot lui parut une affaire d’État, et dès lors : (Louis XIV) ne vit pas la moindre difficulté à établir chez lui comme loi fondamentale, que les Conciles généraux sont au-dessus du Pape ; c’est-à-dire par une conclusion claire, directe, inévitable, que les États-Généraux sont au-dessus du Roi. Attendons que les circonstances soient favorables pour l’exécution. Aujourd’hui, décrétons seulement le principe. Vous ne manquerez pas de vous écrier : C’est bien différent ! Sans doute, car l’autorité du Pape étant divine, on peut réfuter le principe au lieu que celle du Roi étant humaine (suivant les nouveaux dogmes), elle prête le flanc entièrement à découvert

« Mon cher, mon très cher ami, laissez-moi vous dire que votre nation ne ressemble à aucune autre ; jamais elle n’est de sang-froid ; tous ses jugemens sont passionnés et la vérité même prend chez elle une pointe d’enthousiasme qui ressemble quelquefois à la frénésie. Si, dans cet état, quelque grande erreur se présente à vous sous quelque ressemblance apparente avec le sentiment juste et légitime (quoique exalté) qui vous domine, l’un et l’autre s’amalgament dans votre esprit et vous devenez incurable.

« Vous ne croyez pas, par exemple, être révolutionnaire ; vous l’êtes cependant parfaitement, car vous croyez que la France est le Roi. C’est l’amalgame du christianisme avec la politique et du sacerdoce avec l’aristocratie nationale, qui avait composé cette magnifique monarchie, que je pleure peut-être de meilleure foi et avec plus de connaissance de cause que ses anciens sujets.