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Page:Revue des Deux Mondes - 1907 - tome 38.djvu/120

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rétablir entièrement, de sorte qu’il y restera et j’en suis véritablement affligé. Oui, mon cher comte, vos idées sur lui ne sont pas justes ; il était nécessaire ici ; personne ne peut le remplacer et moi bien moins qu’un autre, soyez-en certain. « Adieu, mon très cher comte. »


Joseph de Maistre ne reçut cette lettre qu’au commencement de juillet. Il y répondit aussitôt. Sa réponse, en laquelle il fait large mesure, s’expliquant sur tout sans rien oublier, ne nécessite aucun commentaire.


« Saint-Pétersbourg, 3 juillet, N. S., 1811. — Je suis enchanté, mon très cher et aimable comte, que vous soyez étonné et affligé de ne pas recevoir de mes nouvelles, car c’est une preuve que vous en désirez toujours, et en vérité, telle est l’iniquité humaine que je commençais à en douter. Je croyais que la correspondance vous accablait et que vous étiez forcé de mettre la mienne de côté, même malgré vous, de sorte que, à mon tour, je ne vous ai plus écrit depuis la mienne du 4 (16) juillet 1810, remise au comte de Brion. En tout cela, j’avoue qu’il y a beaucoup d’injustice ; mais l’homme est fait ainsi et quoiqu’il n’y ait pas de plus grand sophisme que ce raisonnement banal : je n’ai point reçu de lettres de lui ; donc, il ne m’a pas écrit, j’ai vu cependant que tout le monde est plus ou moins sujet à s’y laisser prendre. Tout ceci vous dit assez que, malgré toutes vos conjectures, je n’ai pas reçu de vous ce qu’on appelle une panse d’A depuis le 1er juin 1810, jusqu’à l’aimable épître datée de Hartwell le 9 avril dernier, à laquelle je réponds en ce moment. Il m’est impossible de vous exprimer une très légère partie de la joie qu’elle m’a causée.

« J’ai tant d’estime et d’amitié pour vous, mon cher comte, qu’il m’en coulait véritablement de ne plus voir vos caractères, comme on dit en Italie. Jamais, au reste, je ne vous ai perdu de vue et toujours je me suis occupé de vos peines de toute espèce.

« Il y a longtemps que j’ai acquis la malheureuse certitude [1] dont vous me parlez. La Révolution a changé de forme ; mais elle subsiste toujours, et le sophisme original n’a cédé ni au

  1. De Maistre ici emploie la même expression que Blacas dans la lettre précédente.