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de nos amis, l’unanimité requise nous interdisait d’espérer un résultat matériel ? Enfin, dans ce qui s’imprimait en Allemagne au sujet des dispositions des puissances, — les démarches des ambassadeurs, du chancelier et de l’Empereur n’étaient pas encore connues, — n’y avait-il pas l’indice d’une évolution, non point des délégués, mais de leurs gouvernemens ? C’était, en effet, le grand danger de la manœuvre allemande que d’inspirer des doutes, — pour quelques heures seulement, il est vrai, mais en pleine crise à un moment peut-être décisif, — aux chancelleries sur l’opinion des plénipotentiaires, aux plénipotentiaires sur l’opinion des chancelleries. Le terrain paraissait instable et perfide. La prudence conseillait l’immobilité. Mais l’immobilité est la pire des tactiques, dans une négociation comme sur un champ de bataille. Et l’ajournement répété des séances de la conférence n’était pas une solution. Tout concourait donc à inquiéter, à troubler, à déprimer ceux qui, depuis deux mois révolus, défendaient pied à pied notre cause. Et cette inquiétude, ce trouble, cette dépression étaient pour nous le pire des périls. C’est dans ces conditions pénibles et critiques que, le 14 mars, M. Léon Bourgeois prit des mains de M. Rouvier, la direction des affaires.


IV

La tâche de M. Bourgeois était complexe et malaisée. Tout ce qu’avait gagné la fermeté de son prédécesseur, la crise ministérielle l’avait remis en question. Et plus d’un, à Algésiras ou ailleurs, escomptait, de la part d’un ministre nouveau, une tendance à céder qui, en facilitant la solution, abrégerait les débats et épargnerait la nécessité d’un vote. Il fallait, pour conjurer ces risques, de la fermeté et de la présence d’esprit. Il importait d’abord que la politique du cabinet Sarrien fût définie clairement et que la continuité de notre action diplomatique, exigée par la permanence de nos droits et de nos intérêts, fût publiquement affirmée. Cela fait, nous aurions à déjouer les manœuvres menées depuis huit jours contre nous, à montrer que la France ne s’abandonnait point et que personne ne l’abandonnait. Après quoi, il faudrait remettre en marche la négociation et déterminer l’Allemagne à la concession que M. de Radowitz avait annoncée le 10 mars, mais qu’ensuite il n’avait point faite.