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Page:Revue des Deux Mondes - 1906 - tome 33.djvu/939

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d’ailleurs au rebours de ce qu’on aurait pu souhaiter. Car, si l’exemple de ces pièces toutes pleines de pensée avait engagé nos écrivains de théâtre à mettre dans leurs œuvres plus de sérieux, il n’y aurait eu qu’à s’en réjouir. Nous avions d’abord espéré qu’il en serait ainsi, et c’est pourquoi nous avions naguère convié les auteurs de la jeune école à s’inspirer d’Ibsen. Son œuvre nous semblait un argument et un exemple en faveur de ce que nous appelions le « théâtre d’idées. » Il faut avouer qu’en ce sens l’action d’Ibsen a été nulle. Apparemment parce qu’ils désespéraient de faire accepter de l’ensemble du public une forme d’art si éloignée des exigences des spectateurs les plus nombreux, nos auteurs dramatiques ne se sont souciés de rien emprunter à la manière d’Ibsen. Mais si on s’est tenu en garde contre l’artiste, on s’est rué vers le penseur. On n’a pas voulu apercevoir les réserves, les corrections ou les contradictions dont son œuvre abonde ; on n’y a cherché que ce qu’on aimait à y trouver : la glorification de l’individu. Ibsen a été, bon gré mal gré, un des plus grands professeurs de révolte de l’esprit moderne. Pour porter sur lui un jugement équitable il faut se dégager de ce point de vue actuel et éphémère. D’autres temps viendront. D’autres doctrines se feront jour. L’action du moraliste s’atténuera cependant que grandira le prestige du poète et de l’auteur dramatique. Il restera à Ibsen l’honneur d’avoir présenté, sous ses aspects les plus saisissans et les plus variés, dans son audace tour à tour généreuse ou criminelle, le drame de l’orgueil.


RENE DOUMIC.