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langage sacré. Mais les hommes sont-ils prêts pour l’entendre ? le seront-ils jamais ? Et qui peut se vanter de posséder la vérité ?… Pour ne pas paraître dupe de ses propres théories, Ibsen a eu soin de les réfuter lui-même en maints endroits, de répondre à une pièce par une autre pièce, d’opposer Peer Gynt à Brand et Solness à Stockman. Le Canard Sauvage n’est d’un bout à l’autre qu’une âpre dérision des idées les plus chères au moraliste révolutionnaire, et le personnage de Grégoire n’y est qu’une satire ou qu’une caricature des héros ibséniens. Lui aussi, il a une mission : c’est de faire entendre « la réclamation de l’idéal. » Donc il vient découvrir à Hialmar le mensonge sur lequel repose son foyer, à savoir que sa femme a été jadis la maîtresse payée d’un riche bourgeois, que sa fille n’est pas sa fille, qu’il a vécu jusqu’ici dans l’abjection, et qu’il n’y a d’ailleurs aucun moyen d’en sortir. Le résultat de cette belle initiative, ce sont des flots de boue remuée qui éclaboussent de droite et de gauche ceux-ci et ceux-là, et c’est la mort d’une innocente, « Voilà ce qui se passe quand il y a des fous qui viennent nous présenter de ces réclamations de malheur ! » A l’humanité moyenne, — c’est-à-dire à tout le monde, — ce qui est indispensable, c’est ce qu’on a de tout temps appelé l’illusion, et que le docteur Relling prononce : « le mensonge vital. » Pour le vieil Ekdal, nourrissez dans un grenier encombré de vieilles caisses, parmi les poules et les lapins, un canard blessé : et le vieil homme retrouvera l’illusion des belles chasses de jadis. Au jeune Ekdal, qui est un impuissant et un paresseux, persuadez qu’il a dans la photographie un magnifique avenir, et qu’il est marqué pour y faire une découverte sensationnelle ; au moins vous aurez aidé ce pauvre diable à vivre. « Si vous ôtez le mensonge vital à un homme ordinaire, vous lui enlevez en même temps le bonheur. » Certes il y aurait autre chose à dire : Ibsen ne s’est jamais avisé de cette idée toute simple, qu’il y a des « vertus » sociales, et même que la vertu pourrait bien n’être qu’un produit de la société. Mais il ne faut pas trop lui demander. A qui voudrait le prendre par un certain biais, son théâtre, tout rempli de désastres causés par l’individualisme, fournirait assez bien les élémens du plus accablant réquisitoire contre l’idée directrice de toute son œuvre. Seulement il n’y a guère de chance qu’on l’interprète jamais ainsi. Le dénouement d’une pièce n’a jamais corrigé personne, tandis qu’au contraire l’exaltation de certains sentimens est toujours contagieuse.

Lu avec passion, commenté avec superstition, admiré avec prosélytisme, le théâtre d’Ibsen ne pouvait manquer d’avoir chez nous beaucoup d’influence. Cette influence s’est exercée très réellement, mais