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est « sa » vérité, il a plus que le droit, il a le devoir de la faire passer sans retard dans l’ordre des faits, quelles que puissent être les conséquences de ce bouleversement radical : « Qui diable ! se préoccupe de savoir si c’est dangereux ou non ? » Il a découvert que toute notre société bourgeoise repose sur le sol pestilentiel du mensonge : la conclusion est qu’il faut mettre à bas tout l’édifice. Le grand discours qui remplit le dernier acte d’Un Ennemi du peuple est la plus audacieuse profession de foi de l’intellectuel anarchiste. La masse ne représente que l’ignorance et les infirmités sociales ; aussi le droit de condamner et d’absoudre, de régner et de gouverner ne doit-il appartenir « qu’aux êtres distingués qui composent l’élite intellectuelle. » Mais, n’est-ce pas déjà trop de parler d’une élite et ce rêve d’un gouvernement aristocratique n’est-il pas lui-même insuffisant ? Plusieurs valent moins qu’un seul : « L’homme le plus fort qu’il y ait au monde, c’est celui qui est le plus seul. » — Voici le réformateur. Solness, sur les ruines des anciennes constructions, a bâti des maisons nouvelles ; sur les débris des anciennes croyances, il a édifié des systèmes nouveaux ; mais lui-même, au moment d’achever son œuvre est pris de vertige, d’un vertige qui est peut-être celui des sommets et peut-être celui du doute : il se précipite du haut de la tour. — Voici l’ambitieux. Jean Gabriel Borkman, le directeur de banque, a eu soif de pouvoir, comme les autres ont eu soif de vérité. Confiant dans sa mission et les yeux fixés sur le but à atteindre, il a pensé que l’homme exceptionnel n’a pas besoin de motifs et que la morale ordinaire n’est pas faite pour lui. Il a abouti au plus lamentable fiasco. Telle est la destinée de l’homme supérieur : héros, mais victime.

En regard de ces êtres superbes d’énergie, d’audace, de vitalité, qu’on place les représentans falots de l’ordre établi, de la hiérarchie sociale, des opinions traditionnelles et des idées reçues ! C’est le bailli, le doyen, le maire, et généralement tous les fonctionnaires dont l’individualité a été supprimée par la fonction, rouages inconsciens d’une machine sans âme. C’est le doux pasteur Manders, un de ceux qui passent dans la vie sans rien comprendre et sans rien voir, crédules à toutes les impostures, dupes désignées à la fourberie de tous les intrigans. Ce sont les timides et les routiniers : Helmer, le mari de Nora, l’homme qui dans le train-train journalier de l’existence peut faire bonne figure, mais dont la première circonstance extraordinaire, la première secousse inattendue fera surgir et apparaître la médiocrité ; et ce bon imbécile de Tesman, enfermé dans ses études d’érudit et dans ses pauvres calculs d’homme en place. « Hélas ! prononce sa femme, les spécialistes ne sont pas