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Page:Revue des Deux Mondes - 1906 - tome 33.djvu/932

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lui est apparue. « Il est une chose qu’on ne peut sacrifier, c’est son moi, son être intérieur. La vocation est un torrent qu’on ne peut refouler, ni barrer, ni contraindre. » Homme de dévouement, de renoncement, d’apostolat, Brand ne refusera certes pas de secourir son prochain et de se consacrer au bien de l’humanité. Mais il tiendra cette gageure, lui le prêtre chrétien, de se dévouer sans charité et de se donner sans amour. « Il n’y a pas de mot qu’on traîne dans la bouc comme le mot charité. Avec une ruse diabolique on en fait un voile pour masquer l’absence de la volonté… Voit-on le but, mais craint-on de combattre, on compte vaincre quand même par l’amour… Avant tout, la loi suprême a soif de justice… Ce n’est pas la croix, la torture et la mort qui font le martyre. Avant tout, il faut vouloir la croix, vouloir au milieu des tournions de la chair, vouloir au milieu des souffrances de l’âme, alors seulement on peut prétendre au salut. » Théoricien de l’absolu, Brand a une maxime : tout ou rien. Il l’applique avec une sérénité imperturbable, avec une impitoyable dureté. Il estime que sa mère doit, en expiation d’un trop grand attachement aux biens de la terre se dépouiller de tout ce qu’elle possède. La mère : « Je mettrai de l’argent dans le tronc de l’église. — Brand : Tout ce que tu possèdes. — La mère : J’en mettrai beaucoup. Voyons mon fils ça suffira bien. — Brand : Il n’y aura pas d’expiation si tu n’es, en mourant, pareille à Job sur sa couche de cendres. » Au moment, où la vieille femme va mourir on vient chercher Brand. « A-t-elle donné la totalité de ses biens ? — Elle n’en a donné que la moitié. » Brand n’assistera pas la mourante, qui jette, en expirant, ce cri suprême : « Dieu est moins dur que mon fils ! » Les médecins l’ont prévenu que l’air du village est mortel pour son enfant, le petit Alf. Le soin d’une si chère santé ne saurait l’écarter de l’endroit où le rive sa vocation. L’enfant étant mort, encore faut-il que ses parons se détachent de son souvenir. La femme de Brand, la mère du petit Alf. Agnès, n’a qu’une consolation, c’est de reprendre un à un les vêtemens qu’a portés le petit martyr, de les manier, d’y retrouver une image fugitive du disparu. Cette dernière joie, Brand ne craindra pas de la lui enlever. Il y a peu de scènes de théâtre plus atroces que celle où ce fanatique contraint sa femme à donner à une bohémienne tous les objets du petit mort, jusqu’au bonnet trempé par la sueur de son agonie et à les donner de bon gré. Brand : « Donne-moi le bonnet, la femme est encore assise sur l’escalier. — Agnès : Enlevé ! Enlevé ! Tout m’est enlevé ! Le dernier lien qui me retenait ici-bas ! » Elle reste un moment immobile ; peu à peu, son visage prend une expression de joie radieuse. Brand revient, elle