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Page:Revue des Deux Mondes - 1906 - tome 33.djvu/929

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tenir compte des essais de jeunesse, commencé par de larges compositions qui tiennent de l’épopée, du roman légendaire ou historique autant que du drame : Brand, Peer Gynt, Empereur et Galiléen. Il a continué par des drames d’un dessin précis, d’un art sobre et ramassé : Les Soutiens de la Société, Maison de Poupée, les Revenans. Puis il a voulu dépasser, dans ses peintures, les limites de l’observation, donner à ses personnages une signification plus large que celle des êtres de chair et de sang, et il a introduit un élément de symbole dans toutes les pièces qui suivent Un Ennemi du peuple. C’est, au surplus, la voie normale : on commence par imaginer, on continue par observer, on finit par vaticiner. Sa conception de la vie, elle aussi, a changé ; la dernière partie de son œuvre, témoigne de moins de foi dans les idées qui lui furent le plus chères ; il enveloppe de plus de ténèbres une pensée dont il est moins sûr. Mais à travers ces manières différentes circule un même esprit, une même inspiration générale. Il y a du réalisme dans Peer Gynt, et du symbolisme dans les Revenans. L’originalité d’Ibsen est trop puissante pour ne pas se retrouver tout entière dans chacune de ses œuvres.

Ce qu’il y a de plus frappant chez cet homme de théâtre c’est son goût pour les idées : j’entends par là l’inquiétude morale, le souci des problèmes de conscience, le besoin de ramener tous les incidens de l’existence journalière à une vue générale. Chacune de ses pièces a son point de départ dans la réflexion abstraite et ne sert qu’à exposer, par les moyens de la scène, une question philosophique, religieuse, morale, sociale. Je sais bien qu’Ibsen a réclamé contre ce luxe d’idées que la critique française lui a prêté : « Qu’on s’occupe donc moins de ce que je pense ! Chacun de nous agit ou écrit sous l’empire de quelque idée. Ai-je réussi à faire une bonne pièce et des êtres vivans ? Voilà la grande question. » Et on s’est fort égayé, entre Scandinaves, de notre excessive bonne volonté à découvrir un symbole dans les paroles les plus insignifiantes des personnages d’Ibsen, sous chacune des virgules et sous chacun des points de suspension du dialogue. Il parait qu’il n’y a pas plus de symbole dans la Dame de la mer que dans le Gendre de M. Poirier. Elle-même, la « femme aux rats » du Petit Eyolf en qui nous avons voulu voir une personnification mystérieuse de la fatalité méchante, n’a jamais été dans l’esprit de l’auteur qu’une femme qui fait métier de tuer les rats à domicile, et dont Ibsen enfant avait eu horriblement peur. Cela est bien possible, et je ne songe guère à nier que le symbolisme, ibsénien ou autre, ait eu ses ahuris. Toutefois, si nous nous