Page:Revue des Deux Mondes - 1906 - tome 33.djvu/904

Cette page n’a pas encore été corrigée


publié, sans nom d’auteur, ses Réflexions sur la paix adressées à M. Pitt et aux Français, où elle conseillait à l’Angleterre et à l’Europe de reconnaître la République française, de faire la paix avec elle et de ne pas « s’épuiser dans une lutte rétrograde contre l’irrésistible progrès des lumières et de la raison. » D’ailleurs, elle ne reniait pas ses amis, les royalistes constitutionnels ; et, si elle rentrait en France, c’était avec l’espoir très vif et un peu chimérique de leur rouvrir les portes du pays et de les rallier au gouvernement, qui avait proscrit leurs personnes et confisqué leurs biens. On le savait à Paris, et le Comité de salut public, tenu au courant de ses agissemens en Suisse par notre ambassadeur Barthélémy, ne voyait pas, sans inquiétude, la présence d’une femme, dont il connaissait les grandes relations et l’esprit d’intrigue. Mais il était obligé d’user de ménagement envers elle à cause de M. de Staël, qui venait d’être accrédité auprès de la République en qualité d’ambassadeur extraordinaire du roi de Suède [1], et chargé de négocier un traité entre la Suède et la France. Mme de Staël, de son côté, entendait bien profiter de celle situation favorable : elle allait rouvrir son salon, comme aux jours glorieux de l’Assemblée Constituante, démêler les fils ténus de la politique, réconcilier l’ancienne France et la nouvelle, faire rayer de la liste des émigrés son père, M. Necker, et ses amis, caser ce jeune Benjamin Constant qui la suivait comme son ombre et méditait d’arriver, grâce à elle, aux plus hautes destinées. C’étaient là de bien grands projets. En vain M. Necker avait essayé de calmer son impatiente fille [2] ; l’orage s’était éloigné ; le ciel, plus pur, l’invitait à l’espérance ; elle arrivait, joyeuse dans cette France bouleversée, où les passions n’avaient point désarmé.

Elle était à peine installée à l’hôtel de l’ambassade de Suède, rue du Bac, qu’elle eut une surprise désagréable. Le 12 prairial (31 mai), un journal de Paris, les Nouvelles politiques nationales et étrangères, publiait une note rédigée en ces termes : « Mme de Staël est partie de Lausanne le 26 floréal (15 mai) ; elle fut le

  1. Il est reçu en grande pompe à la Convention dans la séance du 4 floréal an III (23 avril 1795). (Journal des hommes libres, du 5 floréal.)
  2. Lettre de Necker à sa fille, la veille de son départ de Lausanne, conservée dans les archives de M. Perrot de Montmollin. Cette lettre, très belle et très longue, est tout à l’honneur de Necker et montre qu’il prévoyait les dangers auxquels s’exposait Mme de Staël.