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Page:Revue des Deux Mondes - 1906 - tome 33.djvu/890

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négligé pour assurer de son mieux la défense du Canada : de sorte que ces querelles intimes ont fait, en somme, peu de tort à l’intérêt public ; dans les momens critiques, les animosités personnelles s’effacent devant l’urgence de l’union pour le combat.

Il n’est pas jusqu’à l’intendant Bigot lui-même qui n’ait rendu alors de réels services, tout en faisant prospérer ses affaires particulières. Certes, il gagnait beaucoup d’argent ; associé à un boucher de Montréal, Joseph Cadet, qui était devenu en 1757 le « munitionnaire » de la colonie, c’est-à-dire l’adjudicataire général de toutes les denrées achetées en France, Bigot s’entourait à Québec d’un luxe princier ; il tenait maison ouverte, donnait des bals et des comédies, au grand scandale de l’évêque, à l’étonnement un peu narquois des « habitans », jaloux de ces frivolités de fonctionnaires. Montcalm, qui voulait garder son rang et n’avait du roi que vingt-cinq mille livres par an, s’essouffla vite à suivre ce train et ne laissa peut-être pas de s’égarer en quelques intrigues féminines. Mais, malgré toute la folie de cette vie mondaine, parmi les soupers et les parties de cartes, Bigot trouvait moyen de faire venir de France les vivres et les provisions nécessaires ; la flotte du « munitionnaire » trompa toutes les croisières anglaises jusqu’en 1750, immédiatement avant l’arrivée des vaisseaux anglais dans le Saint-Laurent… Après le traité de Paris, Bigot fut jeté à la Bastille, puis condamné au bannissement ; Cadet subit la même condamnation, mais le roi lui fit grâce, afin sans doute de recouvrer plus facilement une partie des six millions que le fisc lui réclamait. Nous ne savons si Cadet s’acquitta jamais ; toujours est-il qu’en 1778, près de vingt ans après la perte de Québec, Vaudreuil écrivait au ministre Maurepas pour lui recommander l’ancien « munitionnaire » et faire valoir en sa faveur les extraordinaires difficultés du ravitaillement pendant les dernières campagnes. Nous serions donc disposé à croire que, dans ces tristes momens, tous firent leur devoir ; peu importe que chacun y ait apporté, suivant son caractère, plus de raideur, d’indulgence ou de désintéressement.

Autant que le service dans les milices le permettait, les travaux des champs continuaient pendant la guerre : d’après un témoignage anglais, l’île d’Orléans, qui s’étale dans le Saint-Laurent, au pied de Québec, était au moment du siège remarquablement cultivée ; on y comptait plus de neuf cents fermes, et dans