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Soupou, au rez-de-chaussée, je ne jouis pour ainsi dire jamais de la brise, arrêtée par tous les murs qui m’enclosent. Un bananier anémique, un tas de planches et une vieille barrique dressée contre un hangar misérable sont mes seuls sujets de distraction dans ce bas fond, infesté de moustiques. Si je lève les yeux, j’aperçois le phare de vigie qui, pareil à un énorme mirliton, lève vers le ciel, uniformément bleu pur, sa plateforme où le drapeau tricolore pend le long de sa hampe à pomme ronde. L’image de la patrie lointaine semble ici être l’emblème de la nostalgie somnolente dont je souffre. Sur la balustrade de fer, l’éternel aigle roux à tête blanche demeure perché, poussant de temps à autre, son cri mélancolique et hautain. Cette forme tangible de Garouda pleure, peut-être, le temps où le dieu Vishnou s’élançait, monté sur son dos, de la grande pagode de Pondichéry qui fut détruite de fond en comble à l’instigation du Suisse Paradis et de la femme de Dupleix. Quand l’aigle Garouda s’envole, il ne me reste plus rien à regarder de vivant.

Mais, me direz-vous, vous n’avez qu’à demeurer à l’étage, ou même au sommet de l’hôtel, sur la dernière terrasse. Là, pareil à Siméon le Stylile, vous vivrez exposé aux quatre vents du ciel, auxquels président Niroudi, Aguini, l’Arnen, et aussi Varounin, Vayou, Isanien, pour ne nommer que les principaux entre ces génies de l’air. Vous recevriez la pluie qui est un bienfait d’Indra, la pluie qui rafraîchit et dissipe, en Orient, la tristesse ? — A cela, je vous répondrai que les ondées sont d’une extraordinaire rareté ! Voici près de sept années que le Coromandel est privé d’eau. Depuis les mémorables inondations qui le ravagèrent, rompirent même les ponts de Pondichéry, c’est partout la sécheresse, la désolation, la famine. La misère est telle que les traitans trouvent à engager des milliers de coolies émigrans, pour Madagascar et autres lieux, à un prix exceptionnellement avantageux.

Je vous répondrai encore que je me suis logé au ras du sol pour que les indigènes puissent plus facilement accéder à mon logis et échapper au cordon de gardiens vigilans qui continue de m’entourer. Si je laissais faire, ces visiteurs deviendraient légion. Et le peu qui force l’entrée me trouble dans mes pacifiques travaux de laboratoire. Beaucoup, parmi ces Hindous, obéissent à la simple curiosité. C’est plaisir pour eux, de fréquenter chez ce Français dont l’appartement ressemble à l’antre d’un nécromant. Les