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tournées vers la terre, les doigts relevés. Derrière elle, une parente la guide, la tenant par les coudes. Cette directrice de l’allure est une belle indienne dont la face bronzée, déjà fanée, est empreinte d’une extrême douceur. Ses épaules délicates, rondes, montrent leurs lignes pures sous le petit corsage violet à fleurons d’or. Entre ce corset et la ceinture des pagnes luit la peau des flancs, de l’échine finement cambrée, peau satinée, à chauds reflets de cuivre. On croirait voir la reine Clytemnestra poussant Iphigénie vers l’autel. Tout prend, à ces noces, apparence de sacrifice. Pour un peu le chef des brahmes, gros homme onctueux, grave et débonnaire, deviendrait un autre Calchas. Et vraiment, la mariée joue là un rôle de victime. Le sourire imperceptible qui éclaire un instant son visage, au contact d’une jeune fille qui la frôle en chuchotant, s’éteint aussitôt. Nul ici ne doit manquer au décorum. Il s’agit d’une représentation mondaine où chacun joue un rôle longuement appris. Nous sommes au théâtre.

La réalité se mêle pourtant à la convention. On assiste à une prise de possession effective, la mariée ne fait que changer de servitude. A l’autorité incontestée du chef de famille, se substitue celle de l’époux. La condition de la femme indienne, vous ne l’ignorez pas, est précaire et misérable entre toutes. Éternelle mineure, captive domestique, elle n’a point même la disposition de sa chair. Le mariage n’est point pour elle une question de choix. Dans les plus basses castes, comme dans les plus hautes, elle entre en esclavage le jour où elle naît pour atteindre à la liberté seulement au jour de la mort. Fiancée, à son insu, et souvent dès le plus bas âge, elle court cette mauvaise fortune singulière de devenir veuve avant que l’union soit consommée ; et sa position est alors de celles que nos esprits, pénétrés d’un idéal de liberté et de dignité personnelle, — en tout étranger aux Hindous, et peut-être pour leur bonheur — ne peut envisager sans révolte…..

Mais on a trop parlé, trop écrit sur ces choses pour que j’entreprenne de vous en retracer le tableau. Il a été poussé, presque toujours, au noir. Juger un peuple aussi différent de nous, avec nos idées, nos coutumes et surtout nos passions égalitaires, estime œuvre vaine dans le présent et terriblement incertaine si l’on prétend tabler sur l’avenir. La mentalité occidentale ne souffre, d’ailleurs, de comparaison qu’à son avantage. La supériorité de notre race ira-t-elle s’affirmant au gré de nos certitudes ? C’est là une