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Stepniak, fils d’un officier supérieur, assassinait en plein jour, au cœur de la ville, le général Mezentsef, chef de la police, d’un caractère très humain : c’était l’institution que Stepniak frappait en sa personne. A Karkof, le gouverneur, prince Kropotkine, cousin de l’anarchiste depuis si célèbre, fut tué, au retour d’un bal, par le juif Goldenberg. Tous les meurtriers échappèrent. Enfin, en juin 1879, un professeur de collège, Solovief tirait cinq coups de revolver sur Alexandre II.

Cette nouvelle direction, qui consistait à transporter le centre de l’activité révolutionnaire dans le domaine politique, suscita des querelles et finalement une scission parmi les populistes, aux deux conférences qu’ils tinrent, à quelques mois d’intervalle, à Lipetsk et à Voroneje (automne de 1879), malgré la vigilance de la police. Ceux qui désapprouvaient le terrorisme et qui restaient fidèles à la tactique des Narodniki, changèrent l’ancienne devise de Terre et liberté (Zemlia i Volia) en celle du Partage noir (Tcherny perediel), synonyme de nationalisation du sol. Ils renoncèrent à toute activité pratique, émigrèrent et élaborèrent des théories économiques : nous les retrouverons parmi les marxistes. Les partisans de la méthode sanguinaire qui se recrutaient particulièrement dans le sud de la Russie, fondèrent alors le parti de la Volonté du peuple (Narodnaïa Volia) en s’appuyant sur un système et avec une organisation appropriée.

De même que les anarchistes (Bountari) s’étaient inspirés de Bakounine, les populistes, de Lavrof, les terroristes reconnaissaient pour théoricien et pour maître Tkatchef, écrivain de talent, en polémique avec Lavrof, qui répandait ses idées par le Tocsin imprimé en Suisse (1875). Bakounine et Lavrof avaient donné à leurs disciples la consigne : « Aller parmi le peuple ; » Tkatchef recommandait de s’en tenir exclusivement à la propagande parmi les jeunes gens intelligens et les classes cultivées, puisque l’impossibilité de soulever, voire même d’influencer les basses classes, éclatait aux yeux. La révolution pour le peuple ne saurait s’accomplir par le peuple, mais par une élite du peuple, par un petit groupe d’individus valeureux, ayant fait d’avance le sacrifice de leur vie, et ne reculant pas devant la tache de libérer la Russie, au moyen de l’assassinat politique, du joug de l’autocratie.

Entre le meurtre érigé en système, et l’idéal humain de paix et de concorde que poursuivaient ces fanatiques, le contraste était