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Le scepticisme absolu s’adresse en effet à l’ancien monde, on se tourne vers l’avenir avec l’enthousiasme de la foi. Ces jeunes gens sentent-les souffrances du peuple bien plus profondément que leurs précurseurs, parce qu’ils les éprouvent eux-mêmes chaque jour, et ils aspirent à le délivrer du fléau de l’ignorance et de la misère, à le conduire vers la terre promise, « On trouve parfois en eux cette folie du renoncement, remarque M. Brunetière, qu’on sera bientôt tenté de prendre comme un trait du caractère russe [1]. » Ils se croient des matérialistes, ce sont des idéalistes pur sang…

Entre ceux qui brûlaient de bouleverser de la sorte la société jusque dans ses fondemens, de détruire religion, propriété, famille, afin de régénérer le vieux monde, et ceux qui ne concevaient comme réalisables que des changemens partiels, graduels et lents, aucune entente, aucun compromis n’étaient possibles. L’acte d’émancipation des paysans du 19 février 1861, par son insuffisance, créait un abîme entre les socialistes et le gouvernement. C’est le point de départ des premiers mouvemens révolutionnaires, tentatives de jeunes gens dont les idées sont très peu claires et les buts très incertains.

Les mutineries d’étudians commencent en 1861 à Pétersbourg, Moscou, Kazan, pour ne plus disparaître. Des groupes souterrains se forment. La société secrète de la Jeune Russie, qui se compose d’officiers, installe une presse clandestine dans le local de l’Etat-Major : elle réclame une assemblée constituante, l’émancipation de la Pologne du joug de la Russie. Un autre comité révolutionnaire déclare, en 1862, dans une proclamation, que les Romanof doivent expier dans le sang la misère du peuple. Un petit groupe reprend le cri de Pougatchef, Terre et Liberté et essaie de soulever les paysans du Volga : il s’agit d’établir la république sociale sur les cadavres des riches et des bureaucrates. Toutes ces tentatives, restées sans écho, sont sévèrement réprimées. On fusille des officiers : Mikhaïlof, écrivain et poète, expie, par dix ans de travaux forcés, la distribution d’une feuille révolutionnaire.

L’insurrection polonaise de 1863, qui éclate au moment où Alexandre II se disposait à accorder à la Pologne une sorte d’autonomie en l’érigeant en vice-royauté, donne un vif élan à la

  1. Un roman nihiliste : Que faire ? de M. Tchernychevski, dans la Revue du 15 octobre 1876.