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Page:Revue des Deux Mondes - 1906 - tome 33.djvu/706

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Où peut-on voir ces cerveaux « dont le rêve est plus beau que le monde ? » Nous n’avons qu’à nous retourner. Les voici, justement, qui passent le long de la Garonne, par un chaud soir de printemps. Ils vont en file un peu flottante, comme des collégiens en promenade ou les pensionnaires de quelque établissement hospitalier : ce sont M. Jaurès, M. J.-P. Laurens, M. Henri Martin lui-même et d’autres méridionaux imaginatifs, qui ont poussé l’amour du sol natal jusqu’à le quitter pour le rendre plus célèbre à Paris. De l’autre côté du fleuve, une grande barrière de braise ardente ferme l’horizon : ce sont les quais de Toulouse, son port de la Daurade, ses maisons de briques rouges, ses monumens, ses églises, incendiés par le soleil couchant. Les hommes illustres suivent leur route parallèlement au fleuve, indifférens au phénomène. Ils ont tous l’air absent : ils semblent tous chercher quelque chose : seulement les uns le cherchent en l’air, les autres par terre. C’est l’unique diversité qu’on puisse imaginer à leurs curiosités, et que celui-ci soit un peintre, celui-là un poète et ce troisième un constructeur de cités chimériques, son nez levé vers le soleil rouge de ce « grand soir » ou pointé vers la terre ne nous le suggère en rien. Autrefois, si l’on voulait honorer les célébrités d’un lieu, d’un temps ou d’un art, on les assemblait sur les degrés de quelque temple, et on les assujettissait à des besognes ostentatoires et épineuses qui témoignaient, en même temps, de leurs préoccupations morales et de leur agilité. Un géomètre se précipitait, le crâne en avant, pour tracer à terre une figure dont l’urgence n’apparaissait pas avec évidence, et un philosophe faisait des prodiges d’équilibre pour écrire sur son genou, adossé à la paroi verticale d’un mur. M. Henri Martin a voulu rompre avec ces traditions fâcheuses. Sa tentative est louable, mais en face de ses Faucheurs, la silhouette de ses intellectuels est mince et leur geste étriqué. Il est possible que leurs « rêves » soient « beaux, » mais, eux, ils ne le sont guère. Leurs paletots jaunes, leurs houppelandes et leurs vestons ne deviennent point quelque chose de magnifique parce qu’ils recouvrent de grandes âmes, et nos yeux qui ne voient pas leurs âmes, voient leurs paletots. Et devant ces silhouettes uniformes, dues aux conceptions sans éclat de nos couturiers modernes, nous ne sommes guère plus renseignés sur leur visage, leur rôle et leur caractère que les prisonniers voyant défiler des ombres dans la caverne de Platon…