Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1906 - tome 33.djvu/705

Cette page n’a pas encore été corrigée


peupliers s’allument au printemps et flambent, en été, de toutes leurs flammes vertes, dont il ne reste plus à l’automne que le support, le chandelier d’or puis de bronze, laissé ça et là comme le vestige d’une inoubliable fête. Les feuilles aussi, naissantes et frileuses dans les premiers panneaux, toutes tendues, pleines de suc, vernissées et bruissantes comme des insectes, dans le panneau du milieu, se dorent, puis se rouillent, puis tombent une à une, couvrir l’herbe rasée. Voici l’automne. Les feuilles ne nous cachent plus le ciel : elles nous cachent la terre. C’était un rideau : ce n’est plus qu’un tapis.

Regardons-le bien, ce faucheur, pendant qu’il correspond à quelque réalité encore, car il accomplit dans ce panneau, comme au fond de nos campagnes, un véritable rite esthétique, — et disons-lui adieu : « Faucheur, c’est ta dernière récolte. On entend déjà grincer dans les champs la savante machine aux dents de crocodile qui, sournoisement, frôlant la terre, coupe l’herbe sans qu’on perçoive rien que le claquement sec de ses mâchoires de fer. Les mêmes choses se feront, mais sans un geste. La même vie se poursuivra, mais sans beauté. Les herbes tomberont comme tombent les hommes dans la guerre moderne — sans qu’on voie le fer qui les tue. Et ton geste, qui nous est si familier, deviendra, comme ton outil même, peu à peu incompréhensible. Symbole de la fatalité, tu n’échapperas pas plus que les autres à cette fatalité moderne qui, chaque jour, rend le geste de la vie humaine moins sensible, moins plastique et moins beau. Ton image ira rejoindre, sur les pendules, les allégories froides de Saturne, et les jeunes générations qui ne t’auront jamais vu manier ton arme étincelante, te confondront avec le ridicule vieillard dont on ne sait rien, sinon qu’il porte un sablier en sautoir et qu’il dévorait ses enfans. »

Des philosophes viendront sans doute nous expliquer que c’est fort bien ainsi, que l’homme, conducteur de la faucheuse mécanique, ou de la semeuse, ou de la moissonneuse lieuse, revêt, sur sa sellette, la dignité que donne le sentiment de centupler la force humaine et de dompter les élémens ; qu’aussi la beauté doit « s’intellectualiser » et ne point être seulement entendue des beaux développemens du muscle ; que, d’ailleurs, peu importe le spectacle réel de la vie et du travail, pourvu que cette vie et ce travail élargissent et fortifient, comme l’a dit un de leurs plus grands poètes :

Le cerveau dont le rêve est plus beau que le monde !