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Page:Revue des Deux Mondes - 1906 - tome 33.djvu/696

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M. Fernand David, suffiraient à justifier un séjour chez les sculpteurs de 1906. Une autre œuvre le rend nécessaire : le groupe en bronze des Fils de Caïn par M. Landowski, hier encore élève de l’École de Rome et qui expose pour la première fois au Salon de Paris.

Regardez-les partir, les fils de Caïn pour la conquête du monde, générateurs de toutes les races et de tous les progrès, de tous les peuples qui s’entre-tueront, de toutes les idées qui se contrediront, porteurs de toutes les misères, de tous les rêves. Le pâtre, dressé de toute sa hauteur, construit, comme un homme du Latium, frère de ce grand bronze trouvé dans les fondations du Théâtre National à Rome, et qu’on voit aujourd’hui, appuyé sur son bâton, aux Thermes de Dioclétien ; le poète, aux longs cheveux et à la barbe tombante, courbé, par l’âge et par la pensée, sur un bucrane aux cornes géantes qu’il a transformé en une lyre et dont il essaie de tirer quelques sons ; l’ouvrier, vêtu d’un long tablier de cuir, qui porte avec précaution dans sa main gauche un objet, peut-être du feu, qu’il protège de sa main droite tout en marchant.

Ces trois hommes ont déjà le port et prennent déjà le pli qui les marquera jusqu’à notre ère. Chacun a l’âge de sa fonction et de son geste. Le pasteur est toujours jeune : c’est un paysan et le paysan tourne toujours son visage vers l’avenir. Il ne transforme rien instantanément sous ses mains, comme l’ouvrier. Il ne crée rien, d’un mot, comme le poète. En toute chose, il a besoin de la collaboration des saisons et du temps, et bien que les saisons où il marche, lui réservent des déceptions et des désastres, il n’est aucun bien qu’il n’espère de leur venue. Tandis qu’il va, la terre travaille. Chaque jour, en passant, apporte quelque chose. Les troupeaux croissent, l’herbe grandit. Le temps, qui apparaît aux autres comme occupé à détruire, lui apparaît occupé à tout mûrir et à tout multiplier. Il a l’illusion tenace, l’éternelle espérance. Pour lui, l’heure bonne est l’heure qui vient…

C’est l’heure qui s’en va pour le poète. M. Landowski a eu raison de figurer le sien sous l’aspect d’un vieillard qui se courbe. Le poète est toujours vieux. Il a toujours l’âge de l’humanité entière qui l’a précédé, et se croit venu trop tard dans un monde en décadence. Il imagine sans cesse un âge d’or, le relègue immanquablement dans le passé et, l’ayant imaginé ainsi et ainsi relégué, le pleure. C’est une étrange manie des penseurs de tous les temps