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Page:Revue des Deux Mondes - 1906 - tome 33.djvu/665

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et des contremarches répétées, nous nous dirigeâmes sur Sycz où nous arrivâmes après une marche forcée de dix heures. Je fis camper mes soldats sur une prairie à vingt minutes du château où je me rendis accompagnée seulement de mon soldat d’ordonnance que je laissai de faction à la grille du domaine.

Je fis solliciter une entrevue auprès de la comtesse pour Michaël le Sombre. Un valet de pied m’introduisit, sans me reconnaître, dans un salon éclairé par une lampe dont le globe très épais empêchait de rien distinguer d’une façon bien précise. Je me laissai tomber dans un fauteuil, comprimant d’une main crispée les battemens de mon cœur. La comtesse ne tarda pas à paraître, accompagnée de sa sœur, Mme de J… Après quelques paroles de bienvenue, ces dames me firent signe de m’asseoir, et comme je restais debout et silencieuse malgré cette invitation, les considérant toutes deux avec des yeux pleins de larmes, elles me regardèrent plus attentivement. Un double cri s’échappa de leurs lèvres ; elles se précipitèrent dans mes bras. J’avais déjà rudement souffert du froid, de la faim, de la fatigue, mais cet instant suffit pour me faire tout oublier. Cinq minutes plus tard, j’étais entourée de tous les enfans. La plus petite s’était hissée sur mes genoux et me faisait une chaîne de ses petits bras ; Sophie essayait mon casque devant une glace en se comparant à la Minerve ; Stanislas décrochait mon sabre et Stephen essayait de dévisser mes éperons.

Nous passâmes moitié en causeries, moitié en préparatifs de départ cette nuit de mon arrivée, et le lendemain, dès l’aube, l’équipage de la comtesse, escortée par une colonne volante, se dirigea vers l’exil.

Je laissai mes soldats à environ un quart de lieue de Mysrkón et, après avoir revêtu un vêtement civil, j’accompagnai ces dames à la gare où je m’occupai des passeports, des bagages, des billets, avec cette activité fiévreuse d’une personne qui cherche à oublier qu’elle a une terrible corvée à remplir. Lorsque le convoi fut signalé, je sortis avec ces dames sur le parapet et, quand le train fut arrivé, je choisis un compartiment spécial où je les fis monter avec les enfans.

— Adieu, mesdames, dis-je en leur tendant la main. Vous voici hors de danger et j’en remercie Dieu ; ne m’oubliez pas, n’est-ce pas ?

Elles restèrent muettes de stupeur.