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chirurgien achevait de panser les blessures, mais il secoua tristement la tête en se relevant. Boncza s’en aperçut.

— Mon pauvre ami, lui dit-il, tu t’es donné beaucoup de mal pour ne rien faire. Merci !

Je pris alors mon courage à deux mains :

— Général, m’écriai-je, lorsque le médecin du corps n’a plus rien à faire et que la science a dit son dernier mot, un bon chrétien a recours à un autre médecin.

— Vous avez raison, mon enfant, et je n’ai pas de temps à perdre, car la vie m’échappe.

Il fit un signe à son aide de camp, qui se détacha du groupe des officiers et sortit. Il revint quelques instans après, accompagné d’un jeune capucin, l’aumônier du camp. Lee officiers sortirent et j’allais en faire autant lorsque, me ravisant :

— Général, un mot encore. Il me faut trois jours pour mettre ordre à mes affaires et m’occuper de mon équipement.

— Prenez-les, mon fils ; mais ne soyez pas plus longtemps éloigné, car vous ne me retrouverez plus ici.

— Pas ici, mais dans un monde meilleur, je l’espère. Adieu, général, je ne pourrai pas vous remplacer ; mais je pourrai montrer à vos soldats comment on combat et comment on meurt lorsqu’on a Boncza pour chef.

— Merci, mon enfant. Que Dieu vous bénisse ! Adieu.

Je serrai avec une respectueuse émotion la main que me tendait le mourant et, sortant de la tente, je remontai à cheval munie d’un sauf-conduit. Je m’arrêtai à l’auberge du premier village que je dus traverser et j’écrivis quelques mots à la comtesse, non pour lui dire ce qui s’était passé, mais pour la rassurer et lui annoncer une prochaine escorte. De là, je me rendis au couvent des Bernardines de Kielce et je demandai une entrevue au Père Benvenuto, l’éloquent orateur qui avait langui pendant vingt ans dans les cachots de la Sibérie. C’était mon confesseur. Je lui racontai ce qui m’était arrivé et lui dis mon intention d’accomplir le vœu du mourant.

— Mon enfant, me dit ce digne vieillard, ce que vous avez fait est beau et grand, mais si vous retourniez au camp et si vous y étiez seule à porter votre secret, ce secret vous écraserait de son poids.

— Mais alors, il faut donc y renoncer et manquer à ma parole ?