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l’autre alla se perdre dans les branches d’un arbre à dix pas devant moi. Lorsque je fus hors d’atteinte, j’arrêtai mon cheval pour le laisser souffler ; cinq minutes encore de cette course furibonde et la pauvre bête serait tombée foudroyée.

Lorsque je rejoignis la colonne du général Roncza il était trois heures du matin.

— Qui vive ! cria la sentinelle.

— Ordre militaire, répondis-je.

— Le mot d’ordre ?

Polska ! Wolnosc ! (Pologne et liberté).

Je fus reçue par M. Tranut, l’un des aides de camp du général. Lorsque je lui eus remis la dépêche dont j’étais porteur, il s’éloigna pour la communiquer à son chef. A peine m’eut-il quittée qu’une vive décharge, accompagnée du sauvage cri de guerre des Russes, se fit entendre. Malgré la vertigineuse rapidité de ma course, j’arrivais trop tard, les ennemis cernaient le camp. Une minute suffit au général pour se mettre en selle et se jeter à la tête rie sa colonne.

— Premier peloton, en avant ! commanda-t-il d’une voix retentissante.

Pas un homme ne bougea.

— Deuxième peloton, en avant ! Même immobilité de la part des soldats qui, brisés de lassitude, épuisés de faim et ne s’attendant pas à cette attaque, restaient comme paralysés.

Pour moi, le premier instant avait été terrible et ceux qui se vantent de ne pas avoir eu peur à un premier engagement se trompent ou mentent. Je restai deux à trois minutes à comprimer les battemens désordonnés de mon cœur. Kirdjali fit alors diversion à ma peur en manifestant la sienne par des bonds et des hennissemens qui prouvaient du reste que, pour lui aussi, c’était le baptême du feu. En voyant la défection de ses soldats, le général Boncza, emporté par un mouvement désespéré, s’était jeté dans les rangs ennemis, suivi seulement de quelques dragons sous les ordres du comte Kicki.

J’avais suivi machinalement toutes ces évolutions du regard. Tout à coup je vis le malheureux général chanceler sur son cheval et j’entendis les Russes pousser un infernal hourrah de triomphe. Oh ! je n’eus plus peur alors, je pensais à mon père et tout ce qu’il y avait de plus français en moi se réveilla. Je saisis