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Page:Revue des Deux Mondes - 1906 - tome 33.djvu/659

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je n’essayais pas même de ralentir. Par intervalles, j’étais forcée de me coucher sur la crinière du cheval pour reprendre haleine. Peu à peu, l’air froid de la nuit, le calme et le silence qui m’entouraient et, bien plus que tout cela, le sentiment du devoir accompli me pénétrèrent de leur douce influence. La paix rentra peu à peu dans mon cœur si douloureusement ébranlé.

Après trois quarts d’heure environ de cette course insensée, je m’engageai dans une petite forêt de sapins. J’y chevauchais depuis dix minutes environ lorsque j’arrêtai subitement Kirdjali. Sur la lisière du bois, à environ cinq cents pas de distance, je venais d’apercevoir un grand feu autour duquel s’agitaient des ombres d’hommes et de chevaux. C’était sans doute une patrouille russe ou polonaise et, dans les deux cas, ma position était critique : je n’avais de mot d’ordre que pour Boncza et pas de sauf-conduit. On me prendrait pour un espion et l’on me tuerait sans autre forme de procès. Que faire ? Retourner en arrière ? Ce serait une misérable lâcheté. Prendre un autre chemin ? Il n’y en avait pas. Avancer, c’était s’exposer à tomber entre leurs mains… Celait pourtant le seul parti qui me restait à prendre. D’ailleurs, j’avais pour moi Dieu et le bon droit, et puis Kirdjali, mon beau coursier des steppes, avait des jambes à défier un chamois.

La lune, qui jusqu’alors m’avait prêté sa douce lumière, se cacha derrière un épais nuage, comme pour me dérober à la vue de mes ennemis. Je mis mon cheval au pas et, me couchant sur sa crinière, j’avançai ainsi d’une vingtaine de mètres sans que les cosaques (car c’étaient des cosaques) se fussent doutés de ma présence, le sable ayant amorti les pas de mon cheval. Tout à coup Kirdjali releva vivement la tête, il huma l’air à pleins naseaux et ce que je craignais arriva. Il reconnut des compagnons des steppes et poussa un hennissement prolongé, auquel répondit un formidable hourrah des enfans du Don, qui furent sur pied en un instant. Je fis un signe de croix et, enfonçant les éperons dans les flancs de mon coursier jusqu’à en faire jaillir le sang, je passai comme un trait devant les cosaques ébahis. Stoy ! (Arrête ! ) crièrent-ils tous d’une voix. Je ne répondis à cette injonction qu’en éperonnant plus vivement mon cheval.

Ils eurent recours alors à un argument plus énergique. Deux éclairs rayèrent l’espace : une balle siffla à mon oreille et coupa une boucle de mes cheveux à la hauteur de la tempe droite, et