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Page:Revue des Deux Mondes - 1906 - tome 33.djvu/655

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potence. Hier, vous le savez, la comtesse Plater, pour avoir porté le deuil d’un de ses frères, massacré par les Russes, a été fustigée sur la place publique et pendue après. Partez, Tony, pendant qu’il est encore temps. Déjà vous avez fait plus que votre devoir ; je ne puis, je ne dois pas en exiger davantage. Laissez-nous à notre triste destinée.

Ici, la pauvre femme cacha la tête dans ses mains et je vis de grosses larmes filtrer à travers ses doigts. Mme de J… et les enfans, qui s’étaient groupés autour de nous, pleuraient aussi. Quand mon émotion me permit de parler, je me retournai vers la comtesse.

— Madame, lui dis-je, il y aura bientôt sept ans que je vis dans votre intérieur. Lorsque j’y vins pour la première fois, la Pologne était, sinon heureuse, du moins calme, et vous comptiez au nombre, si restreint, des heureux de la terre. Vous m’avez accueillie, moi, qu’une douleur chassait de la patrie [1], comme une amie, comme une sœur et, depuis, votre affection pour moi ne s’est pas démentie un seul instant.

Lorsque l’insurrection éclata, votre institutrice anglaise vous a quittée et je l’approuve. Un devoir sacré lui était imposé : son travail fait vivre sa mère. A la place de miss Durns, j’aurais fait comme elle. Quant à Fraülein Fichtner, c’est différent. Je m’attendais à la voir partir ; chez les Prussiens, le dévouement sera éternellement à l’état de fœtus et ces gens-là ont une tomate à la place du cœur. Pour moi, madame, je n’ai plus au monde qu’un frère qui veut bien, lorsque sa bourse est vide, penser à moi. Je n’aurais donc pas l’excuse qu’a eue miss Burns, moins encore celle de Fraülein Fichtner, car, s’il me plaisait un jour de vivre indépendante, la modeste fortune que m’a laissée mon père suffirait à mes besoins. En revenant en Pologne, après la mort de mon père, c’était pour y retrouver les affections sincères et désintéressées que j’y avais laissées. J’ai trouvé mieux qu’un devoir à remplir et je remercie Dieu de la part qui m’est faite.

— Mais votre famille, objecta encore la comtesse dont le visage commença à rayonner.

— Madame, fis-je avec un sourire amer, depuis que mon père et ma sœur sont morts, je me considère comme n’ayant plus de famille. Contessina, ajoutai-je en lui prenant les mains, Dieu m’a

  1. Elle venait de perdre sa sœur, mariée depuis quelques mois.