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y conduire la Liberté. Les seuls triomphateurs incontestés étaient, avec Gambetta, Ernest Picard, 24 444 voix ; Jules Simon, 30 305 voix ; Pelletan, 23 410 voix. Quant à l’ombre de l’héroïque Baudin, dont le souvenir était toujours si vivant au cœur des Parisiens, elle obtenait 660 voix.

Dans la soirée, je reçus une députation d’étudians, qui m’apportaient leurs sympathies, et une visite très affectueuse du prince Napoléon, qui me supposait irrité, et me demandait de ne pas me jeter dans la réaction par colère. Cette nuit-là, les étoiles brillaient d’un vif éclat, comme dans la nuit de janvier au milieu de laquelle je sortis si confiant du cabinet de l’Empereur. Mais il me semblait maintenant qu’elles me regardaient avec une lueur narquoise, et non comme alors, avec des yeux encourageans. Seul dans ma petite chambre, où ne parvenait aucune rumeur, brisé par la tension morale de ces derniers mois, je tombai sur mon lit, en proie à une angoisse poignante : « Ne m’étais-je pas trompé depuis dix ans ? N’était-il pas insensé de s’user à conseiller une politique d’oubli à des haines toujours effervescentes ? N’était-il pas naïf de croire que, dans ce pays, qui que ce soit aimât la liberté pour elle-même, et y vît autre chose que le moyen de substituer sa propre domination à une domination adverse ? N’avais-je pas donné des conseils pernicieux au pauvre Empereur ? Ne devais-je pas courir chez lui, et lui dire : « Je me suis trompé, l’expérience est faite, les concessions conduisent à la perte ; le lendemain même du coup d’État, vous n’avez pas été vilipendé plus qu’après avoir élargi les libertés publiques, arrêtez-vous. Retirez ce que vous avez concédé, faites taire ces braillards ingrats, dont l’audace naît de votre tolérance. »

Pendant plusieurs heures, je débattis ces pensées. Vaincu par la fatigue, je dormis d’un sommeil troublé de douloureux cauchemars. Le matin, mon concierge m’apporta une dépêche me disant : ce Vous êtes élu dans le Var, par 16 586 suffrages, contre 8 846. » M’en suis-je réjoui ? Je n’en suis pas bien sûr.


X

Les nouvelles des départemens arrivèrent le lendemain. Elles rabattirent l’enivrement qu’avaient causé aux révolutionnaires les