Page:Revue des Deux Mondes - 1906 - tome 33.djvu/595

Cette page n’a pas encore été corrigée


non seulement l’homme qui m’écraserait, mais l’orateur sans rival qui prendrait la direction de l’opposition radicale, en faisant oublier tous ses devanciers. Ces beaux rêves se sont évanouis en fumée : au lendemain de son premier discours, la duchesse Colonna, sculpteur distingué, disait : « C’est un monument en marbre de Pathos, » L’orateur qui devait tout éclipser resta sous cette épitaphe, se tut, et disparut peu après sans qu’on s’en aperçût. Mais, en mai 1869, partout où il paraissait dans les réunions publiques, il était accueilli par des trépignemens d’admiration.

Le jour de mon arrivée, il avait affiché sur papier écarlate une circulaire incolore dans laquelle une seule phrase était un peu accentuée : « Il est temps de reprendre nos vieilles traditions, interrompues au 18 brumaire. » En tête, était reproduite une délibération de quelques électeurs, qui me déclarait indigne de la confiance de la démocratie. Bancel en étant responsable, je lui demandai raison : « Monsieur, 1 075 électeurs de la 3e circonscription vous ont offert une candidature contre moi, parce que je me suis rendu indigne de la confiance de la démocratie. Vous avez accepté cette offre. Par là, vous vous êtes engagé à justifier l’accusation d’indignité, qui est la raison d’être de votre candidature. Je vous invite à remplir cet engagement. Veuillez m’envoyer deux de vos amis ; je les mettrai en rapport avec deux des miens. Ils se concerteront pour choisir un vaste local, désigner un président, s’assurer de sténographes et fixer le jour et l’heure de la réunion. Quand ces préliminaires auront été réglés, nous nous présenterons tous deux devant l’assemblée. En votre qualité d’accusateur, vous prendrez la parole le premier. Je vous répondrai. Nos paroles seront recueillies. Et le lendemain, Paris et la France pourront prononcer entre nous. » (4 mai.)

Le jour même je reçus la visite de quelques émissaires de Bancel. Ils venaient m’engager à me rendre le soir à la salle Molière où je rencontrerais leur candidat. Le plan était dénué d’artifice : la salle Molière, pouvant contenir au plus 500 personnes, se remplissait chaque soir de mes adversaires ; ils eussent étouffé ma voix et leurs journaux eussent reproduit les comptes rendus mensongers dont ils sont coutumiers. « Je ne puis me rendre ce soir à votre invitation, répondis-je, parce que mon serment n’a pas encore été déposé et que je suis harassé de la fatigue de mon voyage. J’irai volontiers dans cette salle ou ailleurs aussitôt qu’aura eu lieu