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Page:Revue des Deux Mondes - 1906 - tome 33.djvu/587

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trop rusé, et restait l’homme de la « vile multitude. » On reprochait à Jules Favre son attitude équivoque vis-à-vis du 2 Décembre, qu’il avait souvent maudit, mais un jour pleinement absous. Et à ces deux athlètes éprouvés, à ces maîtres de la tribune, on opposa qui ? un déclassé médiocre : D’Alton-Shee, et un faiseur de calembours, Henri Rochefort. Le Siècle, conservant un reste de pudeur, réserva sa liberté. Il était encore un nom qui, dans un parti respectueux de ses traditions, aurait dû être placé au-dessus de toute compétition, celui de Carnot. L’homme sauveur de 93, l’homme désintéressé de 1814 représentait plus que la République : la Patrie, la France elle-même. Son fils avait porté sans fléchir ce nom lourd de gloire ; on le livra à l’ambition impatiente du tribun de l’affaire Baudin, Gambetta. Guéroult fut encore plus lestement sacrifié à Jules Ferry. On n’avait à reprocher à cet homme de talent, écrivain excellent et orateur suffisant, que son amitié avec le prince Napoléon. Cela eût dû lui être un titre favorable, car le prince se montrait, depuis 1851, le protecteur infatigable de toutes les infortunes républicaines, le partisan inébranlable de toutes les libertés publiques ; et sur la question du pouvoir temporel, il était allé aussi loin que qui que ce soit. On abandonna enfin Garnier-Pagès à Raspail, et on ne vit aucun inconvénient à laisser ces deux vieux débris se disputer entre eux ; toutefois, Delescluze y mit une condition : c’est que l’ombre de l’héroïque Baudin assisterait au combat dans la personne de son frère ; on le lui accorda.

Sur un point, on fut tout de suite et unanimement d’accord : mon exclusion. On rédigerait contre moi une sentence d’indignité, et il serait entendu que, même si dans un scrutin de ballottage, j’arrivais en première ligne, on persisterait à me combattre. I] fallait m’anéantir. Si un département s’offrait à me recueillir, on m’y poursuivrait de la même implacable hostilité qu’à Paris ; mon échec serait le fait capital de l’élection, parce qu’il serait la notification à la France que le peuple de Paris ne concevait la liberté que par et dans la République, et qu’une liberté impériale, quelque vaste qu’elle fût, lui paraîtrait encore une servitude [1].

De son côté, Rouher avait décidé de faire de mon échec le fait capital de l’élection, parce qu’il signifierait la défaite définitive de l’empire libéral.

  1. « Son élection était celle qui passionnait le plus l’opinion publique. » TAXILE DELORD, t. V, p. 447.