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sont égaux, et que de pareils honneurs sont des superstitions des rois. » Cela ne l’empêche pas de se laisser, sans descendre de son cheval, tant une multitude enthousiaste le presse en l’acclamant, porter en quelque sorte sur les bras et sur les épaules jusque dans le dôme. Faut-il voir là les faux semblans de la religion et de la modestie ?

Certaines contradictions dans la psychologie de ce second Sforza peuvent le faire croire. Enclin à la colère, il se reprenait tout de suite et se retenait ; si, en paroles ou autrement, il lui semblait avoir offensé quelqu’un, il l’adoucissait promptement et spontanément par un bienfait, — fidèle en cela au conseil de Muzio. Outragé ou injurié, il dédaigna souvent de se venger. Sa pierre tombale eût pu dire de lui qu’il fut bon époux, bon père et même bon gendre, encore qu’il eût dix enfans naturels ; et il passa pour doux, humain, incapable de manquer à la foi jurée, encore que l’on connût de lui des actes rigoureux, violens, et quelques-uns vraiment perfides. Etait-ce la comparaison, à son avantage, de sa personne et de son temps, si dissolu et si cruel ? Etait-ce encore les faux semblans machiavéliques, les autres, ceux de la possession de soi, de la justice, de la loyauté, de la continence, autant d’apparences de vertus machiavéliquement plus nécessaires que ces vertus mêmes ? Au total, il parait bien qu’il n’ait pas eu, qu’il se soit surveillé pour ne pas avoir de vices « susceptibles de lui faire perdre l’État, » et qu’il ait eu, au contraire, des qualités susceptibles de le lui faire acquérir et conserver ; d’abord, cette qualité, — la première de toutes chez un prince, — d’être prince, je veux dire d’être princier. Il le fut, même aux yeux d’un Pape comme Pie II, qui, l’ayant vu au congrès des princes à Mantoue, en 1459, écrit de lui qu’à près de soixante ans, « il chevauchait comme un jeune homme : haute taille, aspect imposant, physionomie sérieuse, parler toujours calme et affable, — véritable maintien de prince. » Bellissimo soldato, lui aussi, et bien plus cultivé, plus délicat que son père ; « invincible à la tête d’une armée, mais, par surcroit, incomparable pour l’organisation d’une fête ; délice de la bonne société, âme des divertissemens si chers aux Milanais [1], » joie des heureux, refuge des malheureux, accessible à tous, attentif à tout ce qui sert sa popularité, sans cesse par les rues en visite d’églises, d’hôpitaux, de

  1. Verri, Storia di Milano, t. II, liv. XVII.