Page:Revue des Deux Mondes - 1906 - tome 33.djvu/535

Cette page n’a pas encore été corrigée


semblant de dévotion : voilà déjà deux ou trois traits de ce que sera le machiavélisme, et ceci ne nous en écarte pas, mais plutôt nous en rapproche encore, que, sans hésiter, Muzio Sforza mette, comme il le dit, les mains dans le sang, et qu’au besoin il les y mette par trahison. Mais ce n’est pas tout, et quoi de plus véritablement, de plus littéralement machiavélique que les conseils du vieux condottiere à son fils ? Ils sont transcrits à la lettre dans le Prince et dans les Discours. « Avez-vous trois ennemis, disait-il. Faites la paix avec le premier, une trêve avec le deuxième, et puis tombez de toutes vos forces sur le troisième et écrasez-le bien. » Ou, avant d’envoyer Francesco « faire fortune » à son tour : « Ne regardez pas la femme de votre ami ; ne battez personne, ou, si vous avez battu quelqu’un, apaisez-le et éloignez-le. » Machiavel ajoutera, ou à peu près : « Ne le blessez pas, tuez-le, » mais Muzio Sforza le pense et le fait. Il a une main de fer, même avec ses hommes. Quiconque vole des fourrages est traîné à la queue d’un cheval ; les traîtres sont pendus aux arbres de la route et laissés en pâture aux oiseaux. On trouve en lui, près d’un siècle à l’avance, toutes ces traces de machiavélisme, et pourtant ce n’est guère un machiavéliste selon le portrait ou le poncif consacré. Bien que de « figure et visage très terrible et sombre à regarder, » < [1] il n’a pas la mine fermée, les yeux clos et la bouche scellée : il n’égare pas son adversaire dans le dédale de sa pensée, il ne le noie pas dans l’abîme de ses combinaisons. Il fonce dessus tête basse, et ne connaît guère d’autre mouvement. Il est d’action, bien plus que de conseil. Dans la chaleur du combat, il perd la raison. Criblé de coups, ruisselant de sang, il s’obstine à frapper ; et ses soldats, pour le sauver, sont obligés de le tirer en arrière, eux-mêmes maugréant et grognant contre sa « folle bestialité. »

Le fils, Francesco Attendolo, ressemble à son père : « Oh ! Sforza, Sforza, s’écrie la reine de Naples, en sanglotant, dès qu’elle l’aperçoit, oh ! que du moins ton nom demeure ! Tu seras Francesco Sforza : que ce soit le nom de les frères et de tes fils ! » Mais le type s’affine : L’allure rustique, l’aspect à demi-paysan (mezzo contadino) dont Muzio n’avait pu se défaire, disparaît. Et le Prince s’affirme. Il marche environné de prestige, presque de majesté : c’est le parangon de toute virtù militaire. » Plusieurs fois les

  1. Pasolini d’après Giovio, ouvr, cité, I, p. 12.