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Page:Revue des Deux Mondes - 1906 - tome 33.djvu/532

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distingue pas entre les enfans, légitimes ou illégitimes ; ils sont élevés en commun, instruits avec la même attention, soignés avec le même amour ; Bianca Maria Visconti veille tendrement sur la petite Caterina Sforza, issue du double adultère de son fils Galeazzo et de Lucrezia Landriani, laquelle Lucrèce était loin de mériter son nom, puisqu’elle avait au moins quatre enfans de trois hommes, et d’autres encore, parait-il, a dont on ne sait pas bien d’où ils lui sont venus [1]. » Caterina Sforza une fois légitimée, à cinq ans, la propre femme de Galeazzo, Bona di Savoia, l’adopte et ne s’en séparera que pour la marier [2]. Borso d’Esté à Ferrare, Sigismondo Malatesta à Rimini, Francesco Sforza à Milan, Ferdinand d’Aragon à Naples, sont des bâtards [3]. Ce serait trop de dire qu’il y ait, au sens où nous l’entendrions maintenant, égalité au point de départ entre tous les hommes, mais il n’est rien vraiment d’impossible à personne. A combien d’hommes de ce temps-là, quelle que fût leur origine, s’appliquerait le jugement de Burckhardt sur Benvenuto Cellini : « Un homme qui peut tout, qui ose tout, et qui ne porte sa mesure qu’en lui-même [4] ! » Le pouvoir de l’individu n’a de limite que dans la force de son mérite, et la force de son mérite n’a de limite que dans la faveur ou dans l’hostilité de la fortune ; mais c’est précisément une grande part de son mérite que de savoir aider la faveur ou réduire l’hostilité de la fortune. L’État italien, ou plutôt (le pluriel seul est juste) les États italiens du XIVe et du XVe siècles étant sans cesse en mouvement, — à la différence des autres États de la même époque, figés dans une immobilité traditionnelle et mystique qui interdit presque toute révolution si ce n’est de palais et empêche presque toute usurpation si ce n’est en famille, — du nord au sud de la péninsule, et de l’est à l’ouest, parmi cette multitude d’États foisonnant, pullulant, pourrissant, se faisant, se défaisant, se refaisant, qui se remue le plus, et qui les remue le plus, est le maître. N’importe quel condottiere devient prince et n’importe qui devient

  1. Pasolini, Caterina Sforza, I, 39-40.
  2. Id., ibid., I, 40.
  3. Pasquale Villari, Niccoló Machiavelli e i suoi tempi, illustrati con nuovi documenti, 3 vol. in-8°, Florence. 1877, Lemonnier, t. I, p. 12.
  4. Jacob Burckhardt, La civilisation en Italie au temps de la Renaissance, traduction de M. Schmitt sur la secunde édition annotée par L. Geiger ; 2 vol. in-8°, 1885 ; Plon-Nourrit, t. II, p. 65.