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fait un, et la politique fait deux. Nulle part il ne dit qu’il est bien qu’il en soit ainsi, mais il constate qu’il en est ainsi ; puis, l’ayant constaté, il n’essaye pas de se duper et de nous duper, il s’en garde, au contraire, et il nous en garde. Il déclare d’une voix tranquille : « Cela veut du sang, cela veut du fer, » comme le chimiste, pour pousser la comparaison, déclare, sans s’en réjouir ni s’en affliger : « Ceci est du vitriol, » ou : « Ceci est du sucre. » En Machiavel, aucune hypocrisie ; il n’a de scandaleux, et de presque effrayant parfois, que sa sincérité, laquelle n’est pour une bonne part que de l’indifférence scientifique. Cet œil admirablement net est comme un miroir qui réfléchit tout et ne déforme rien, qui ne défigure, ni ne transfigure ; et cette main est admirablement fine, admirablement souple, admirablement ferme. Si l’axiome ne ment pas, et si l’intelligence parfaite, c’est « l’adéquation de l’objet et de l’esprit, » — adœqualio rei et intellectus, — voilà l’intelligence la plus parfaite qui ait été, l’esprit absolument égal à l’objet. De là, — toute considération étrangère éliminée, la politique étant prise pour ce qu’elle est dans la réalité, au lieu d’être conçue ou rêvée comme elle devrait être, — la haute et durable valeur du machiavélisme ; de là, de ce qu’il est toujours actif, toujours vivant, de ce qu’il est vrai de l’éternelle vérité de la nature et de la science, le profond et puissant intérêt que nous avons à le connaître bien ; mais, pour le bien connaître, il faut l’embrasser tout entier ; et, pour l’embrasser tout entier, il faut d’abord en retrouver les élémens, déterminer, d’après quoi, sur quoi Machiavel a travaillé, dégager les matériaux du machiavélisme ; ensuite, montrer Machiavel au travail, étudier le machiavélisme en lui-même, à l’état pur, le fixer, i. e définir ; examiner-enfin comment et en quel sens il s’est développé ou il a dévié postérieurement, ce qu’il a produit, ce qui est né de lui, quelles ont été, quelles peuvent être encore les œuvres vécues de cette œuvre écrite. — Et de là trois parties distinctes, trois temps en quelque sorte dans le machiavélisme perpétuel : le machiavélisme avant Machiavel ; — le machiavélisme de Machiavel ; — le machiavélisme après Machiavel. L’ordre logique, en l’espèce, est l’ordre chronologique, et le plan est tout fait : il n’y a qu’à commencer par le commencement. Quand Machiavel parut, qu’est-ce que le passé avait accumulé, qu’est-ce que le présent contenait de machiavélisme en suspension ?