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l’Europe dans des champs d’action si éloignés l’un de l’autre, qu’elles ne peuvent se porter mutuellement ombrage. Mais la France rencontrait l’Angleterre en Egypte ; elle était obligée de prendre elle-même en Tunisie une place que l’Italie avait rêvé d’occuper ; et si plus tard elle devait songer au Maroc, elle risquait de s’y heurter à la rivalité de l’Angleterre et aux ambitions légitimes de l’Espagne. Notre politique coloniale ainsi comprise par l’Allemagne et ainsi pratiquée par nous avait des conséquences sur lesquelles il est inutile d’insister. Elle a rempli toute une phase de notre histoire avec des avantages et des inconvéniens également manifestes. Cette politique convenait à l’Allemagne pour les motifs que nous avons dits. Aujourd’hui elle lui convient moins : pourquoi ? Ne serait-ce point parce qu’en se lançant elle-même dans la politique coloniale, maritime, commerçante à travers les continens et les mers, l’Allemagne a rencontré des rivalités qui la préoccupent ? Ne serait-ce pas aussi parce que la France, instruite par l’expérience du passé, a essayé de désarmer les rivalités des autres avant de se lancer dans des entreprises nouvelles, et qu’elle y a réussi ?

Nous ne voulons pourtant pas admettre que ce soit pour ce seul motif que l’Allemagne a éprouvé tout d’un coup contre nous l’accès d’irritation auquel elle s’est abandonnée. S’il en était ainsi, ce sentiment ne l’aurait peut-être pas bien conseillée. Il semble, en effet, que la manifestation de l’empereur Guillaume, à supposer qu’elle ait produit sur le Maghzen marocain la vive impression qu’il en attendait, — et c’est ce que nous ne savons pas encore, — n’en ait du moins produit aucune sur les puissances méditerranéennes qui s’étaient déjà mises d’accord avec nous. Qu’on en juge par l’Angleterre. Ses journaux ont été unanimes. Ayant moins de ménagemens à observer que nous, ils ont parlé avec une grande crudité d’expressions : nous n’avons eu qu’à les laisser dire et à les écouter. C’est que l’Angleterre a parfaitement compris que la manifestation de l’empereur Guillaume était dirigée contre elle, autant, sinon plus que contre la France. La puissance maritime et commerciale tous les jours grandissante de l’Allemagne est un sujet d’inquiétude pour elle, et, si le mot d’inquiétude est trop fort, ce sont au moins des réflexions sérieuses que l’on fait à Londres en mesurant les progrès rapides et la hardiesse conquérante de l’expansion germanique. Quant à l’Allemagne, elle se sent jeune, vigoureuse, débordante de sève, et son ambition ne connaît pas de limites. Le discours de Brème, dont nous parlions il y a quinze jours, a été considéré