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de Shakspeare ; et comme le meilleur lit devait, naturellement, passer au principal héritier, le poète, sans doute, aura voulu marquer à sa femme une attention particulière en lui léguant, du moins, « le lit qui venait après. » De la même façon un de ses contemporains, David Cecil, ne mentionnait le nom de sa femme, dans son testament, que pour lui léguer un peu de vaisselle, « dix vaches et un taureau ; » et l’on connaît maints testamens où la veuve du testateur n’est pas nommée une seule fois, sans que ce silence implique l’ombre d’une intention injurieuse pour elle.

Mais tout cela, en vérité, a été dit déjà précédemment, par d’autres biographes de Shakspeare : M. Gray n’a donc eu qu’à nous le répéter, en s’appuyant sur un appareil nouveau d’argumens et d’exemples. Ses recherches personnelles ont porté surtout sur les deux premiers des cinq documens énumérés tout à l’heure : cette licence et ce contrat dont jamais encore, jusqu’ici, on n’avait sérieusement étudié la signification. Et d’abord il nous affirme et nous prouve que le contrat du 28 novembre 1582, malgré son étrangeté apparente, ne saurait donner lieu à aucune des conclusions romanesques qu’on a prétendu en tirer ; ni par sa forme, ni par son contenu, il ne se distingue de l’ordinaire des contrats d’alors. Les noms des parens des deux fiancés, il est vrai, n’y figurent point : mais son existence même suffit à impliquer que le mariage a dû se faire avec le consentement des deux familles, ou, du moins, de celle de Shakspeare ; car celui-ci était mineur, en 1582, et c’est chose certaine que ni les deux signataires du contrat, ni le représentant de l’évêque de Worcester, n’ont pu s’exposer aux conséquences légales qu’aurait entraînées, pour eux, leur participation au mariage d’un mineur sans l’autorisation de ses parens. Et quant aux licences, M. Gray, après en avoir examiné plusieurs centaines, à Worcester et à Londres, a constaté que l’usage était de les solliciter pour une variété infinie de motifs, souvent les plus innocens du monde : on sollicitait une licence pour être dispensé de l’attente des bans, pour pouvoir se marier ailleurs qu’à sa paroisse, etc. Si bien que, dans l’ignorance où nous sommes des véritables motifs de la licence de Shakspeare, nous n’avons absolument aucun droit d’imaginer que ces motifs aient eu rien d’exceptionnel. Peut-être le jeune homme, à la veille de l’Avent, aura-t-il désiré simplement être dispensé de la publication régulière de ses bans qui, en effet, aurait renvoyé son mariage jusqu’après les Trois Rois ; ou peut-être, n’habitant plus Stratford en 1582, aura-t-il demandé la permission de célébrer la cérémonie dans quelque autre paroisse ? Ou bien encore, peut-être, la situation d’Anne Hathaway lui