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décidé, et c’est beaucoup. — Je vois assez souvent d’Alembert, répond-elle d’un ton sec, je lui trouve, ainsi que vous, beaucoup d’esprit [1]. » A dater de ce jour, elle ne prononcera plus son nom. Elle le bannit de sa correspondance, comme elle en a depuis déjà longtemps exclu Julie de Lespinasse, — silence des soirs d’orage, avant les éclats de la foudre.

La scène qui suit est si connue, l’histoire, le roman même [2], s’en sont si souvent emparés, que l’on éprouve quelque embarras à la raconter de nouveau. J’en dirai cependant ce qui importe à l’intelligence du récit, en insistant sur les quelques détails omis par mes prédécesseurs. L’origine du conflit, ou du moins sa cause extérieure, est dans l’étrange plan de journée adopté, comme nous l’avons vu, par Mme du Deffand, et qu’elle résume elle-même dans les termes suivans : « Je suis cinq heures de la nuit livrée à mes belles réflexions ; j’épuise tous les livres pendant quatre ou cinq heures ; je dors deux ou trois heures sur les onze heures ou midi ; je me lève fort tard ; sur les six heures, les visites arrivent [3]… » Un peu après le moment indiqué, vers les sept heures du soir, presque chaque jour paraissait d’Alembert, pour regagner à neuf le logis de sa vitrière [4]. Telle était ostensiblement sa coutume invariable ; mais, depuis ces dernières années, le philosophe avait pris l’habitude de monter tout d’abord à l’étage supérieur, dans la chambre particulière de Mlle de Lespinasse. Il y passait une heure ou deux ; ces momens de libre entretien étaient pour eux pleins de délices. Ce qui suffit à démontrer, s’il était nécessaire, l’innocence de ces rendez-vous, c’est qu’ils y conviaient fréquemment certains de leurs amis communs, Turgot, Chastellux ou Marmontel. Ces petites réunions se changèrent peu à peu en institution régulière ; dans la chambrette étroite, se tint un cercle en miniature, une « avant-soirée » familière, clandestine, dérobée à la jalousie ombrageuse de Mme du Deffand, et empruntant sans doute un nouveau charme à l’attrait du mystère et du fruit défendu. D’ailleurs, et malgré toutes les précautions, la découverte, un jour ou l’autre, était inévitable, et l’on s’étonne seulement qu’elle ait autant tardé.

  1. Lettres des 6 et 14 janvier 1764.
  2. Voir notamment la Fille de Lady Rose, par Mme Humphry Ward.
  3. Lettre à Walpole, du 7 février 1772.
  4. Lettre de Mme du Deffand du 7 juillet 1763, passim.