Page:Revue des Deux Mondes - 1905 - tome 26.djvu/899

Cette page n’a pas encore été corrigée


comme il a, l’année précédente, décliné celles de l’impératrice de Russie, qui lui offrait, « pour éduquer son fils, » une rente à vie de cent mille livres. Les motifs officiels qu’il donne de ce refus sont sa mauvaise santé, la rigueur du climat, son humeur casanière, mais la véritable raison est celle qu’il indique discrètement dans les lettres à son amie : le chagrin qu’il aurait de se séparer d’elle, chagrin dont son éloignement actuel lui fait plus vivement que jamais comprendre l’étendue. « N’imaginez pas, s’écrie-t-il, que l’accueil que je reçois ici me tourne la tête ! Je n’en sens que mieux tout le prix de l’amitié, puisque toutes les satisfactions que peut désirer le plus avide amour-propre ne sauraient m’en dédommager. » Tout enivré qu’il soit, pendant ce séjour à Potsdam, des louanges qu’on lui prodigue, des honneurs qui lui sont rendus, de l’attrait même de la conversation royale, « charmante, gaie, douce et instructive, » il soupire après le retour, et se fait à l’avance une fête de retrouver les causeries familières, les gronderies taquines de Julie : « Ne vous flattez pas, lui dit-il, que je sois ni moins polisson, à mon retour, ni de meilleure contenance à table. Il est vrai que je ne polissonne pas ici, mais, par cette raison même, j’aurai grand besoin de me dédommager ! »

Une seule fois, dans ces lettres, il mentionne Mme du Deffand, en termes qui montrent clairement qu’elle n’est pas au courant de cette correspondance et qu’elle est tenue à l’écart de toutes ces confidences : « J’écrirai, s’il m’est possible, par ce courrier à Mme du Deffand. Le Roi m’a demandé si elle vivait encore ? Vous croyez bien que je lui ferai ma cour de cette question. J’y joindrai deux ou trois mots du Roi, qui, je crois, la préviendront beaucoup pour lui. » Quelques jours plus tard, en effet, il envoie la lettre annoncée, — qui demeura la seule de tout ce long voyage, — lettre gourmée, contrainte et d’une froide politesse : « Vous m’avez permis [1], madame, de vous donner de mes nouvelles et de vous demander des vôtres ; je n’ai rien de plus pressé que d’user de cette permission… Je me contenterai de vous assurer que, dans l’espèce de tourbillon où je suis, je n’oublie pas vos bontés et l’amitié dont vous voulez bien m’honorer ; je me flatte de la mériter un peu par mon respectueux attachement pour vous. Comme je sais que rien ne vous ennuie davantage que

  1. 25 juin 1763.